Abolition de l’esclavage : expo à Bordeaux

1650407531.jpgBORDEAUX (AFP) — Deuxième port négrier de France pendant deux siècles, Bordeaux tente de regarder son histoire en face avec l’inauguration d’une exposition permanente consacrée au commerce atlantique et à l’esclavage, sans pour autant faire acte de repentance.

Bordeaux, qui accueille ce 10 mai la cérémonie de la journée nationale de commémoration de la traite négrière, fut le point de départ entre 1672 et 1837 de près de 500 expéditions maritimes qui déportèrent d’Afrique environ 130.000 esclaves vers les Antilles. Il est alors le deuxième port négrier de France derrière Nantes.

Mais c’est surtout au commerce de denrées produites par les esclaves que la ville doit sa richesse. A la veille de la Révolution, Bordeaux accaparait près de la moitié du commerce français en envoyant vers les « îles à sucre » deux fois plus de navires que Nantes ou Marseille.

L’exposition du musée d’Aquitaine, qui dévoile gravures, cartographies et vidéos sur l’enfer des traversées atlantiques, s’articule autour de chapitres évocateurs d’une époque ayant permis le développement économique de la cité: « La fierté d’une ville de pierre », « Bordeaux porte océane, l’Atlantique et les Antilles », « L’Eldorado des Aquitains » et « Héritages ».

Pour l’adjoint à la culture Dominique Ducassou, « Bordeaux n’a jamais voulu cacher cette partie de son Histoire, même s’il n’y avait pas jusqu’à présent une forte visibilité de cette page » particulière de la ville.

Le seul monument bordelais rappelant l’esclavage est un buste de Toussaint Louverture, père de l’indépendance de Haïti, inauguré en juin 2005 et installé sur la rive droite du fleuve de la Garonne.

« On ne refait pas l’Histoire. Ce n’est pas un devoir de repentance, c’est une réalité de l’Histoire de Bordeaux. On la constate, on la regrette, et on l’expose pour les générations à venir », tranche-t-il.

Le directeur du musée, François Hubert, ne souhaite pas non plus s’apesantir sur le passé: « De cette histoire douloureuse est née une réalité de valeur universelle comme la musique telle le jazz ou la littérature. L’Histoire est en train de se dépasser d’elle-même grâce au métissage », juge-t-il.

« La difficulté est d’arriver à construire un discours historique sur un sujet complexe et à l’illustrer avec des documents et des objets » car par définition les esclaves ne possédaient rien, souligne-t-il pour expliquer l’inauguration tardive de l’exposition.

Ce n’est qu’en 1999 que le maire de Bordeaux, Alain Juppé, engagea « une politique de la juste mémoire » avec une exposition temporaire sur l’esclavage, baptisée « Regards sur les Antilles », grâce au don de 600 documents iconographiques au musée d’Aquitaine par un collectionneur d’origine lyonnaise.

En 2006, la ville commanda un rapport du comité de réflexion sur la traite des noirs à Bordeaux, présidée par l’écrivain Denis Tillinac, pour faire progresser le travail de mémoire.

Alain Juppé indique, dans un document de présentation de l’exposition, souhaiter avant tout « aider à comprendre sans anachronisme culpabilisateur » et « refuser toute amnésie » en inscrivant dans la mémoire de Bordeaux sa relation avec l’esclavage.

L’association DiversCités, qui a longtemps accusé la ville d’occulter son passé, s’est félicité de « ce pas positif » mais elle espère toujours la mise en oeuvre de la proposition du rapport Tillinac: l’édification à Bordeaux d’un mémorial de la traite des noirs.

Article et photo : AFP

13 Replies to “Abolition de l’esclavage : expo à Bordeaux”

  1. Kleman Post author

    Superbe article ! Merci Anna !

    Et oui, l’opulente ville de Bordeaux, plus grand ensemble architectural classé à l’UNESCO, une des villes aux bâtiments du XVIIIe siècle parmi les mieux conservées au monde ne doit pas sa richesse qu’au vin. C’est ce commerce là qui a été le plus souvent mis en avant, évidemment c’est plus glorieux pour l’image. Il est temps de se repentir, d’englober ça dans l’histoire de la cité, et de la France… Mieux vaut tard que jamais.

    citation de Wikipédia:
    « Aujourd’hui, de nombreuses rues, avenues, places et monuments de la ville portent le nom de négociants en esclaves: rue Pierre Baour, place Johnson Guillaume, rue David Gradis, place John-Lewis Brown, rue Pierre Desse, rue François Bonafé (1723-1809), du nom de l’associé de la firme négrière Romberg et Bapst, qui fut l’un des armateurs et trafiquants d’esclaves les plus puissants du royaume »

    J’irai voir cette expo
    d’autant que si je me penche à la fenêtre, je vois le musée 😉

  2. Anna Galore Post author

    Argh, mais c’est horrible qu’il y ait encore des rues au nom d’esclavagistes !!!

    Il faudrait peut-être le faire remarquer aux organisateurs et soutiens de l’expo, Juppé en tête.

  3. anti Post author

    « Argh, mais c’est horrible qu’il y ait encore des rues au nom d’esclavagistes !!!  »

    Hé bé ! Même réaction là ! D’un autre côté on a encore des rue Thiers, des stades Lenine, etc. qui ne sont pas vraiment des figures de bonté incarnée…

    Je me souviens d’un exposé fait en classe de 5e justement sur l’abolition de l’esclavage. J’avais 13 ans et je découvrais avec horreur en préparant, la date de l’abolition 1905 pour son extension à l’Afrique occidentale française !

    « On ne refait pas l’Histoire. Ce n’est pas un devoir de repentance, c’est une réalité de l’Histoire de Bordeaux. On la constate, on la regrette, et on l’expose pour les générations à venir ».

    Et les générations présentes aussi.

    Ca fait quand même mal de constater que le sort actuel des femmes ressemble tristement à celui de ces esclaves d’antan.

    anti

  4. Kleman Post author

    ça m’étonnait alors après vérification, dans ces places et rues ne subsistent que la rue David Gradis (Armateur dont le FILS, après la mort de David, a été impliqué dans la traite des noirs). les autres n’ont aucune voie ou place à leur nom à Bordeaux ou ne semblent pas impliqués. J’ai cité trop vite cet article de Wikipédia qui est erroné !
    Au temps pour moi

  5. ramses Post author

    Miss,

    Je ne partage pas ton point de vue (largement répandu) sur la repentance. Les générations actuelles n’ont pas à s’excuser pour celles qui les ont précédées. Par contre, il y a un devoir d’information et d’enseignement sur les horreurs du passé, afin qu’elles ne se reproduisent plus. C’est la position de l’Allemagne, qui lui a permis de revenir au rang des grandes Nations. C’est aussi celle d’Alain Juppé, en ce qui concerne la ville de Bordeaux.

    La nature humaine est ainsi faite : celui devant lequel on se repant (répand ?) en déduit des droits à indemnisation. C’est, à mon sens, inacceptable. Comme cette idée de « parrainer » un enfant déporté… Heureusement abandonnée.

    Anti,

    Tu exagères un peu (non ?) en assimilant le sort des femmes actuelles à celui des esclaves d’antan ! Certes, il y encore beaucoup de progrès à faire, mais les situations ne sont pas comparables, heureusement.

    La vie, c’est ici et maintenant.

  6. Kleman Post author

    « Les générations actuelles n’ont pas à s’excuser pour celles qui les ont précédées »
    bien sûr que non, c’est pour cela que ce sont aux responsables de le faire, au nom d’une ville, d’un état, d’une religion, d’une communauté… (j’élargis au delà du domaine de l’esclavage et de la traite des noirs)

    et en ce qui concerne le sort des femmes, je rejoins Anti
    un esclave appartient à son maitre
    une femme, dans encore bien trop de pays ou cultures, appartient à un homme (mari, père, frère).
    Je ne vais pas reciter les exemples maintes fois exprimés sur ce blog, mais quand une femme est soumise de manière « légale » à son mari ou à la société dans laquelle elle évolue, j’appelle ça de l’esclavage

  7. ramses Post author

    Anti, pardon… J’avais cru comprendre que tu parlais des femmes françaises…

    Kleman, Un Maire, un Chef d’Etat, parle au nom des citoyens qui les ont élus… Je ne me sens pas personnellement responsable des erreurs du passé, même si je les déplore.

    Par contre, quand l’Eglise fait « amende honorable », elle me paraît remplir son rôle.

  8. Kleman Post author

    Si on est pas responsables des erreurs du passé, on en est les héritiers qu’on le veuille ou non. Alors en prendre la charge à notre compte personnel c’est aussi faire marcher la mémoire, même si c’est symbolique.
    Et notre responsabilité, en tant qu’être humain, c’est d’éviter de reproduire ces erreurs, alors la mémoire doit rester active, présente, douloureuse.

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