Jeff

Jeff s’est éteint dimanche à 12 h 12, en douceur. Il est celui qui m’a formé le premier au métier de chercheur, mon maître en la matière. Il était directeur de recherche au CNRS et c’est grâce à lui que j’ai soutenu deux thèses, l’une en mécanique quantique et l’autre en analyse conformationnelle. C’est lui, visionnaire, qui m’a appris qu’il devait être possible de découvrir, d’imaginer de nouveaux médicaments uniquement par le calcul, certes complexe, mais atteignable, celui des interactions entre les atomes et les molécules, à condition de savoir aussi un peu programmer. On appelait à l’époque ce domaine la chimie théorique et beaucoup plus tard, la modélisation moléculaire. D’ailleurs, il avait nommé son labo de recherches « Structure et Vie ». A l’époque, la plupart des chercheurs pensaient que cette expression était une blague, une absurdité. Au fil du temps, ce concept est devenu une évidence incontournable et nous, nous étions parmi les premiers pionniers à défricher ce nouvel univers de découverte.

Mais surtout, il y avait entre Jeff et moi un lien, un amour quasi filial. Il m’appelait son fils et me considérait comme tel, alors qu’il avait déjà une bonne palanquée d’enfants. Il était exubérant,  génialissime, généreux, drôle, souvent paillard, amateur de calembours. L’équipe qu’il avait rassemblée autour de lui – une dizaine de personnes – avait tout du village gaulois d’Astérix, chaleureux et fêtard. Avec lui, à chaque apéro, on buvait à la vie.

Il m’a transmis tout ce qui pouvait l’être pour qu’à mon tour je devienne un chercheur et plus tard, quelqu’un capable d’encadrer des chercheurs. Je me souviens de sa joie immense et de sa fierté lorsque j’avais été embauché par le CNRS, tout comme lui plusieurs décennies auparavant. Je me souviens de mille autres anecdotes et j’en ai évoqué quelques unes avec son épouse Marie-Christine hier soir au téléphone. C’est elle qui m’a envoyé cette magnifique photo de Jeff avec un mot : « C’est cette image que tu dois garder de lui ». Ce ne sera pas difficile, cette photo c’est tout lui.

Ses obsèques auront lieu jeudi et je penserai à lui encore plus que d’habitude. Et aussi ensuite. Pensées également pour mes amis de cette époque épique : François, Lucile, Lionel, Marcel, Jean-Paul, Gaston, Christiane et les autres.

Levons nos verres à la vie.

Roger

8 Replies to “Jeff”

  1. Marie-Christine LABARRE

    Merci Roger pour ce bel hommage qui me touche tellement, moi sa femme adorée comme il me le disait encore avant de partir. Nous allions fêter le 16 février nos 30 ans de mariage mais nous nous étions rencontrés le 20 février 1969 dans le train de nuit Paris-Toulouse ! Il a d’ailleurs écrit un manuscrit, « la petite fille du train », que je garde précieusement. J’avais 20 ans et lui attendait son cinquième enfant ! Née sous X et sortant de 6 mois de sana, la discussion, intense, a duré tout le trajet et, en gare de Toulouse, il m’a laissé le numéro de son labo aux 36 Ponts. Nous ne nous sommes jamais perdus de vue. Dès ce premier échange, ma vie a été éclairée, guidée, accompagnée par cet homme d’un charisme fou, d’une attention à l’autre, d’une générosité immense : MERCI mon Amour…….

  2. Marie-Christine LABARRE

    Tout comme toi, Roger, Lionel a été marqué par le « patroun ». Il laissera certainement son ressenti sur ce blog -nous avons longuement échangé hier- mais je tenais à recopier le message qu’il m’a adressé cette semaine
    « A notre cher Jean-François,
    un homme exemplaire, respectable pour avoir contribué toute sa vie, à la science et à la science du vivant, en proposant des solutions thérapeutiques, tout simplement, parce que son affection sans limite, s’ouvrait en priorité aux plus démunis et aux plus atteints.
    Sa joie de vivre et sa rigueur ajustée, qu’il savait si bien communiquer à son entourage familial et professionnel ont certainement fait évoluer favorablement les vies de ceux qui ont eu la chance de le rencontrer. Il a ce don de construire les hommes, d’être prévoyant, de savoir prendre la hauteur nécessaire pour maitriser tout type de situation.
    Pour ce façonnage méticuleux à la fois humain et scientifique, pour avoir cru en mes capacités et contribué à l’être que je suis devenu, Jean-François restera à jamais éternel.
    Affectueusement. Lionel »

  3. Anna Galore Post author

    Chère Marie-Christine,
    Jeff m’avait raconté votre si belle première rencontre, bien des années plus tard. J’ai eu plaisir à en découvrir certains détails que j’ignorais avec le commentaire que tu viens de laisser
    Quant à Lionel, son témoignage émouvant arrive à dire de façon parfaite ce qu’était et qui était Jeff pour nous qui l’avons entouré dans notre parcours professionnel et bien au-delà.
    Merci.

  4. Lucile Sournies

    « Ca va trop vite les gars ».. Oui, Jeff, la vie, notamment va trop vite puisque tu viens de nous quitter trop tôt.
    Toi le créateur inspiré et charismatique du Laboratoire Structure et Vie que tu as dirigé tambour battant das année durant. Labo atypique comme tu l’as été avec ta forte personnalité parfois boarderline, ce qui ne t’a pas amené que des amis, tes instances de tutelle te l’ont fait payé, qui as osé sortir la tête du panier.
    Merci à toi, notre Boss, notre Patron et véritable Ami qui as embarqué ton ingénieur CNRS « ton biquet, ton Françou » dans une thèse cyclosphosphazénée d’enfer, as embauché la secrétaire que j’ai été avec bonheur pour toi, as supervisé tes jeunes enseignants-chercheurs et/ou thésards en herbe (Lionel, Roger…).
    Une intelligence brillante, un cerveau en ébullition permanente sur fond très sonore de « Séminaire les p’tits gars! »… Une idée parmi tant d’autres avait germé dans ton esprit fécond, inventif, prolifique… il fallait la faire partager et mettre en application tout de suite.! Nous en avons tous bénéficié et ton épouse Marie-Christine le confirmera puisqu’elle a partagé tes enthousiasmes et déceptions pendant de belles années.
    Honneur et reconnaissance à toi, Jeff. Puisses-tu veiller encore sur tes ouailles de quelque part là-haut…

  5. Anna Galore

    Magnifique hommage, chère Lucile. Et quel bonheur de t’avoir eue longuement au téléphone dans la soirée ! Il y a des liens qui sont insensibles au temps qui passe, c’est le cas avec toi et François, aussi présents pour moi que si on s’était vus il y a deux ou trois jours.

  6. LABARRE Marie-Christine

    16 février 1991-16 février2021, ce jour nous aurions du célébrer nos noces de perles mais je suis seule avec le souvenir de cette merveilleuse journée … La veille de ton départ, je te disais que nous allions boire une coupe de champagne pour fêter cela et tu m’as répondu « pas une, deux » ! Ta joie de vivre a toujours été la plus forte, mon amour! Merci pour toutes ces années de Bonheur, merci pour avoir si bien accompagné mes 3 enfants; ils te doivent une partie de leur réussite. Tu laisses à nos petits-enfants tant de souvenirs et anecdotes rigolotes, dans et autour de la piscine (hymne aux voisins grincheux, la poule en plâtre qui pondait des MNS …).Nous parlerons longtemps de toi avec tous ceux qui t’ont rencontré, apprécié, admiré, aimé pour te faire vivre dans nos coeurs. Je t’aime.

  7. Lionel

    Jean-François, le Patron…

    Nourri au quotidien par le désir et la passion de comprendre les phénomènes du monde qui nous entoure, Jean-François avait toujours en tête une énigme qu’il a fini par accepter comme inaccessible:

    Il nous disait souvent, l’homme naît malade puisqu’il meurt…C’était à la fois choquant, mystérieux et plein d’espoir.

    Il a été un scientifique brillant, promu à son époque comme plus jeune directeur de recherche au CNRS, dans le domaine de la chimie quantique, discipline qui s’évertue à calculer comment les plus petites particules d’un atome (ou d’une molécule) finissent par se distribuer convenablement pour équilibrer un noyau et son nuage électronique. Car dans la logique qui le caractérisait si bien, comprendre l’infiniment petit permettait à terme de comprendre l’infiniment grand….et donc le monde qui nous entoure.

    Mais il avait aussi clairement compris que la science, même la plus fine, ne permettait pas de fédérer l’humanité et que la richesse des hommes était de pouvoir penser différemment, avoir des sentiments, des sensations, toute cette nourriture sensorielle et psychologique qui fait de nous un étre différent.

    Et dans ce domaine, Jean-François était aussi excellent. Son énergie quotidienne lui était communiquée par le désespoir des uns et des autres, les délaissés sur le bord du chemin, les malchanceux, pour justement tenter de les sortir de ces impasses et forcer les lignes de leurs destins.

    Le point d’orgue de sa vie scientifique, s’est mis au grand jour, lorsque pour rester en accord avec ses principes humanitaires, il a décidé de mettre ses connaissances scientifiques au service  des malades les plus atteints, notamment ceux victimes du cancer.

    A cette époque cette recherche était orientée sur les produits capables de dialkyler les deux brins ou hélices de l’ADN. Travaillant à ce moment là sur l’effet Faraday du cyclophospazene chloré, il a eu l’idée lumineuse de remplacer les atomes de chlore par des aziridines, fortement réactives,    capables de générer ces dialkylations de l’ADN et donc de mettre la chimie théorique au service de la santé.

    J’ai eu la chance de le connaître sur cet espace temps de sa carrière qui a duré pour lui et son équipe, environ 10 ans.

    Son énergie était redoutable, car il vivait pleinement en accord avec sa façon de penser, sa stratégie de recherche, pour le bien des plus atteints, pour aussi faire bouger les lignes dogmatiques de l’institution qui lui avait accordé toute sa confiance.

    Mais encore plus fort, convaincu du virage scientifique de sa carrière qu’il venait de prendre, il était solide et équilibré et il lui était devenu simple de communiquer sa passion et son enthousiasme à toute son équipe, sans oublier, bonheurs et joies partagées, lors de chaque avancée significative de son programme de recherche.

    Toute sa vie professionnelle avait pris une orientation majeure à ce moment là et il semblait que rien ne pouvait lui résister dans cette formidable aventure des sciences du vivant…

    On pourrait lui reprocher un égo trop marqué et le CNRS ne s’en est pas privé, en lui supprimant tout ou partie de son budget. Mais raisonnablement, il aurait été déplacé de critiquer violamment cet égo si chèrement gagné et pour une cause noble. 

    Convaincu qu’il était sur le droit chemin si nouveau de la recherche appliquée,  ayant assez rapidement proposé des molecules actives, Le Patron a démontré à ses pairs, qu’il était capable de solliciter les industriels, comme Pierre Fabre, des organismes de la santé, pour supporter son projet, mais aussi d’autres institutions comme l’INSERM, pour vérifier le potentiel de ses nouvelles molécules. Il avait donc réussi à s’affranchir de son institution de tutelle, tout en apportant des solutions à cette maladie, avec cette remarquable capacité de convaincre et faire adhérer à son projet, les scientifiques pointilleux et les dirigeants les plus avertis. Assez curieusement, à cette période, le CNRS commençait à aborder la problématique de la recherche appliquée. Alors même si on ego pouvait gêner certains, on ne pouvait pas reprocher au Patron d’avoir été un visionnaire.

    Une des forces, plutôt rare chez un patron, était tout simplement de stimuler nos esprits au travers de sa passion et de son enthousiasme. Je n’ai jamais eu besoin de ses connaissances en chimie organique, pour comprendre, comment faire réagir ces molécules pour leur donner les chances d’être encore plus performantes sur la maladie. J’étais tout simplement dans l’obligation non contrainte de réussir. Sa bienveillance, son charisme, sa cohérence, sa joie de vivre, sa formidable capacité à se positionner au-dessus des situations complexes, lui permettaient très souvent de transformer les échecs, les erreurs en véritables succès, ou avancées significatives. J’ai donc travaillé avec lui et pour son équipe, avec l’unique motivation d’apporter, à ma manière, ma pierre a l’édifice de son projet de recherche.

    Son équipe était dynamique. François et Lucile, Roger, Guy, Marcel, Jean-Paul, François Crasnier, Gaston, Michelle, pour les permanents, que j’ai eu la chance de rencontrer, transformaient chaque jour de labeur, en journée festive. Et les anecdotes heureuses (dont une inoubliable et qui me fait encore tordre de rire), pour ne pas dire les fous rires, plus nombreuses que le nombre impressionnant de ses publications scientifiques, montrent ainsi la formidable ambiance qui régnait au sein de ce groupe.

     Après plus de 30 ans maintenant, dans la recherche pharmaceutique, je peux confirrmer que je n’ai plus jamais rencontré un patron aussi généreux, à l’écoute, capable d’intégrer et supporter mes approches scientifiques, pour servir cette cause noble, que la passion du Patron avait réussi à insérerer (ou dialkyler) dans mon ADN.

    Je lui dois ma vie professionnelle et indirectement une partie de ma vie personnelle, puisque c’est dans cette activité que j’ai rencontré, celle qui a construit notre foyer et l’a agrandi de 3 enfants adorables. 2 d’entre-eux, comme par hasard, se destinent à exercer les métiers de médecins spécialisés. Comme quoi cet ADN est bel et bien la structure essentielle de la vie, si bien illustrée par le nom qu’il a donné à son laboratoire (Laboratoire Structure et Vie).

    Le Paton a donc œuvré pour la science et la science du vivant, mais il a aussi construit des hommes. Quelle belle et respectable vie, qui lui vaut aujourd’hui mon éternelle reconnaissance et sans équivoque une vie éternelle.

  8. Anna Galore Post author

    Quelle belle histoire, quel fabuleux hommage, cher Lionel, que c’est bon de te lire et de revivre par tes mots cette chance incroyable que nous avons eue de côtoyer Jeff, d’avancer avec lui, de nous dépasser grâce à lui…

    Merci à toi, vieux frère (tu es bien mon frère puisque nous avons le même père spirituel de nos vies de chercheurs).

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