Internet, la nouvelle roue, réflexions de Michel Serres

Quelques extraits de « Hominescence », un livre qui s’annonce passionnant de Michel Serres sur la révolution qu’apporte la généralisation des échanges humains via Internet.

400192876.jpgD’où êtes-vous ? Sans ici, plus de moi. Voilà de quoi les grognons prennent peur : de ne plus exister, les pauvres, pour ne plus savoir où ils mettent les pieds. Comme si le JE devait plonger dans un espace, comme s’il appartenait à un sous-ensemble qu’il n’avait pas choisi. Le JE sans référence, fixe et mobile à la fois, changeant, oui, ondoyant et divers […] ne se définit que par la tautologie, plate et blanche, de l’identité, jamais par un quelconque lien d’appartenance…

Je suis qui je suis, voilà tout

Tu n’es que là d’où tu viens. Non, je suis qui je suis, voilà tout.

L’espace sans distance implique un JE sans espace. Nous n’avons plus mal à l’espace.

D’où êtes-vous ? De n’importe où, je navigue.
Qui êtes-vous ? Je fluctue, percole et ne suis pas.
Comme tous, j’habite le monde et son temps.

Qui appeler voisin, désormais ?

Quand les signaux se propagent dans l’instant, les communications se détachent de leurs conditions d’espace et de temps : les lieux d’habitation n’en dépendront plus. Ces contraintes disparues, nous n’habiterons plus, non seulement dans le local, mais dans ces singularités de l’espace et du temps.

Qui est mon prochain ? Qui appeler voisin, désormais ?

Le travail ne s’attache plus à la longueur du bras

Mais surtout, le travail ne s’attache plus désormais à la longueur des bras ou au rayon d’action de machines simples, mais à des renseignements issus de banques dispersées dans l’Univers, mais consultables à ma console domestique.

L’écriture contribua, de manière décisive, à créer les premières villes, assouplit et accéléra les échanges commerciaux grâce à la frappe des monnaies, donna leur essor aux sciences abstraites et à la pédagogie.

Dès qu’à la Renaissance apparaît l’imprimerie première production à la chaîne et en série, les banques italiennes transforment les échanges commerciaux en Méditerranée, où les lettres de change remplacent la monnaie.

Il faut nous attendre à des bouleversements, et même à des ruptures, d’une ampleur au moins équivalente à ceux qui ébranlèrent ces deux évènements du passé.

Michel Serres

Pour prolonger la réflexion, un article de Robert Branche sur Agoravox, consacré à ce livre et d’où j’ai tiré tous les extraits présentés ici : Tous ensemble, hybridons nos différences.

Internet, dans ses développements récents, y est surnommé « la nouvelle roue ».

2 Replies to “Internet, la nouvelle roue, réflexions de Michel Serres”

  1. Anna Galore Post author

    Très intéressant, cette nouvelle définition du sédentaire – je ne me rappelais plus cette note sur Paul Virilio. Je me souviens d’un anar dans les années 70 qui disait « Je ne me sens bien nulle part ». A la même époque, je me disais déjà : « Je me sens bien partout ».

  2. ramses Post author

    Je viens de lire « Tous ensemble, hybridons-nous de nos différences », de Robert Branche sur Agoravox, ainsi que les 46 commentaires. La lecture de ceux-ci, pour la plupart racistes, donne une idée du chemin à parcourir pour mieux vivre ensemble…

    Comme l’auteur, je suis persuadé que nous sommes entrés dans une ère nouvelle, qu’il appelle « Neuromonde ».

    Je partage sa perception des nouvelles formes de relations :

    « Ainsi le lieu occupé par mon corps et les informations qui viennent de mes cinq sens (ouïe, vue, toucher…) ne sont plus qu’une donnée à côté de celles qui viennent du réseau : là où je suis et là d’où je viens ne sont plus mon seul facteur d’identité. Celui qui m’est proche n’est plus nécessairement ni mon voisin, ni mon parent. Celui qui m’est proche est celui que je choisis ou qui m’a choisi, celui avec qui je vais pouvoir entrer en résonance émotionnelle virtuellement. Celui qui m’est proche est celui que je rencontrerai physiquement peut-être un jour… ou peut-être pas… »

    Sans doute parce que je considère depuis longtemps que mon cerveau est connecté au Monde par l’intermédiaire de mon ordinateur. Je suis un vrai « sédentaire », tel que le décrit Paul Virilio et, comme Anna, je me sens bien partout.

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