Tjukurpa (5)

Pendant notre séjour en Bretagne cette semaine, je vous propose en mot d’accueil du matin « Tjukurpa », un petit conte initiatique, que j’ai découpé en plusieurs épisodes, un par jour.

Tjukurpa

5e épisode

Je me suis réveillé en sursaut, certain d’avoir entendu une femme murmurer mon nom. Quatre heures du matin.

J’étais parti de la salle de conférences vers minuit, après avoir pris refuge auprès du lama comme plusieurs dizaines d’autres auditeurs. Il avait pressé son front contre le mien, tout en posant sur mon crâne une petite boîte ronde métallique qu’il portait autour de son cou. Il m’avait alors murmuré cette phrase étonnante : « Quelle vie extraordinaire nous vivons, toi et moi. »

Sur le chemin du retour, ses derniers mots me tournaient dans la tête. J’avais la sensation euphorisante d’être relié au monde entier. Une fois revenu dans ma chambre, j’avais eu envie d’appeler Safiya mais ne l’avais pas fait, elle devait certainement dormir. Je m’étais allongé et rapidement assoupi, la retrouvant dans tous mes rêves.

2125323955.jpgJe la vis au milieu d’un immense plateau pierreux parler au lama que j’avais rencontré. Sauf qu’il portait un poncho bariolé et un drôle de chapeau rond. Son visage, traversé de dizaines de petites rides rieuses, resplendissait d’une bonté rayonnante. Un grand condor aux ailes noires et la tête rouge planait au dessus d’eux, comme pour les protéger. Sous la lumière du soleil couchant, la falaise qui se trouvait dans leur dos devint rouge carmin. De son sommet partait un double arc-en-ciel, alors que le ciel était sans nuage. Des milliers de fleurs surgirent du sol soudain fertile et Safiya éclata de rire en applaudissant comme un enfant. La nuit recula.

Je la vis marcher dans un désert parsemé de petites broussailles desséchées qui s’étendait à perte de vue. Sa peau était devenue noire et elle était nue. La chaleur était telle que son corps semblait onduler, tel un serpent charmé par un fakir invisible. Elle s’arrêta au pied d’une falaise rouge, surgie de nulle part. Le lama n’était plus là. Le temps avait dû s’écouler à l’envers, le soleil était remonté au zénith.

Je la vis rêver qu’elle rêvait qu’elle rêvait. Des voix invisibles chantaient une mélopée hypnotique pendant que son visage changeait sans arrêt, prenant des milliers d’apparences différentes. Certaines n’étaient pas humaines mais animales. Et même, parfois, végétales.

Jusqu’au moment où cette femme, qui à la fois était elle et n’était pas elle, m’enlaça en murmurant mon nom.

Je me suis réveillé en sursaut et j’ai allumé, surpris de ne pas l’avoir à côté de moi tant la sensation était réelle. Un rêve, bien sûr. Mais aussi présent qu’un souvenir tangible.

J’ai pensé à Safiya en train de dormir paisiblement. Je me suis levé et lui ai envoyé un mail. Un petit poème dont les mots ont coulé de mes doigts sans effort, comme appris dans un livre.

Je m’éveille
Et me lève.
Je veille
Sur tes rêves.
Des envies
Evasives
Vacillent
Sur ton visage
Si sage.
Tes lèvres
Se soulèvent
Et se livrent
Ivres
Quand j’arrive
Dans tes rêves
Merveilles.
Tu m’élèves,
Et m’éveilles,
Mon Eve,
Ma vie…

(à suivre…)

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