Maubourguet, le témoignage de Ghislaine Lecocq

Régine Poupardin, Fabrice Florance et moi-même faisons partie d’un groupe de cinq militants qui avons passé les trois barrages sans grande difficulté avec des chaines à la taille (grand moment de solitude lorsqu’on croise plusieurs groupes de nos amis qui nous chuchotent qu’il y a fouille et qu’on ne pourra pas passer avec des chaines). On tente quand même et avec sac à main, verre de bière et après avoir regardé le spectacle de danseuses, nous échappons à la fouille… On s’assoit en rentrant juste à gauche au premier rang contre la barrière car cela me semble le meilleur endroit pour pouvoir prendre la décision de sauter ou de s’attacher.

Entrés vers 20H, nous ouvrons nos chaines tranquillement sous nos vêtements pour nous préparer. RC et moi choisissons vite l’option « chaines » car en dessous de nous se concentre le plus gros du personnel d’arène.

Nous assistons à l’entrée de gendarmes qui font des contrôles d’identité et des CRS qui commencent fouilles, et expulsions de militants. Comble de bonheur, l’orchestre miteux entame sa musique ringarde et joue précisément la musique qui passait lorsque nous étions assis sur le sable de Rion-des-Landes… (souvenir, souvenir!)

Deux amies de notre groupe préfèrent changer de places et les spectateurs continuent de rentrer. En me retournant, je découvre derrière moi une énorme barrique à pastis, sur deux pattes avec un ventre style « grossesse gémellaire à terme » et une jolie rangée de CRS.

Avec Régine nous continuons à donner le change en tapant sur nos genoux au son de la « musique », à boire et à grignoter des chips. Battements de cœur lorsque les chevaux rentrent dans l’arène car on sait que notre moment approche… puis les guignols en bas roses…

Là, on entend un premier sifflet. Comme en état second, on se lève, RC et moi, pour nous accrocher à la barrière et remettre immédiatement nos clefs en lieu que l’on pense sûr. La suite a bien failli nous donner tort…

J’assiste à l‘horrible agression de Didier Talou juste sous nos yeux pendant que Régine et moi prenons des baffes magistrales, toujours par derrière. J’ai vu à ma droite un militant qui allait essayer de sauter par dessus le rebord de l’arène pour rejoindre le groupe du centre, quand j’ai vu un homme l’empoigner et le jeter volontairement par dessus. J »ai vu Didier Talou atterrir lourdement dans les escaliers où le personnel des arènes est venu l’accueillir en le cognant.

Sous la violence, il s’est retrouvé couché sur le dos, totalement immobile juste en dessous de nous. Il avait les yeux grands ouverts et aucune réaction. J’ai pensé un moment qu’il nous l’avait tué ! Avec Régine, nous avons hurlé « au secours ! on a un blessé grave » pendant que l’on se prenait des gifles et des coups terribles. Des afiocs se sont succédés au-dessus de lui pour lui cracher rageusement sur le visage en hurlant « CREEEEEEEEEEVE! » Des CRS sont venus essayer de nous couper les chaînes.

J’ai crié qu’on pouvait attendre, de s’occuper du blessé grave. J’ai reçu un « ta gueule salope » pour toute réponse et n’arrivant pas à couper ma chaîne, ils sont partis sans un regard pour Didier. Au bout d’un moment, j’ai vu qu’il transpirait et tremblait et j’ai compris qu’il était en état de choc mais bien vivant. Par contre, aucun mouvement de bras et jambes ni tête, même sous les coups. RC a eu la bonne idée de lui verser un peu d’eau pour le rafraîchir et il l’a remerciée.

Entres deux claques et insultes, on n’arrêtait pas de réclamer des secours, lorsqu’un dénommé Marcel du service des arènes lui a asséné rageusement toute une série de coups de pieds. Je me suis demandé si en demandant de l’aide on ne le mettait pas plus en danger.

Un moment de satisfaction pour nous : voir l’un des toreros, aussi laid que son art, venir pleurnicher en regardant le désastre dans son arène. RC commencera à lui crier tout le mal qu’on pense de lui avant que je la suive.

Le dénommé Marcel, personnel d’arène de son métier, râtisseur de sable sanguinolent pour sa spécialisation, option abattoir en plein air, se sert de son râteau de 2 mètres pour fracasser les militants enchaînés au-dessus de sa tête. Je l’entends faire mouche à plusieurs reprises sur mes voisins(e) et à un moment j’ai le très mauvais réflexe d’essayer d’attraper son râteau pendant qu’il tente de me frapper avec pour le lui prendre. Je manque de me faire entraîner en bas et je ne dois mon salut qu’à ma chaîne.

Rien ne nous empêche de passer en mode « CORRIDA BASTA », « LA TORTURE N’EST PAS NOTRE CULTURE », que nous hurlons de toutes nos pauvres forces. Je m’entends répondre à la tribune à notre gauche qui nous insulte (putains, salopes, crevez…) le cou prêt à exploser, le visage rouge, déformé par la haine : « Vous avez vu vos visages ? Vous avez autant de haine pour les Animaux que pour les Humains ! »

Je leur crie que je suis ici autant pour les taureaux que pour les enfants car j’étais éducatrice et je leur ai toujours appris, la beauté et la vie, pas la mort, pas la souffrance, pas le sang en désignant leur arène. Déferlement d’insultes et de coups, pendant lesquels pour une fois je pense vraiment finir ici dans les arènes miteuses de Maubourguet.

Régine imperturbable continue les slogans et son aide à Didier grièvement blessé, sans aucune crainte sur le visage…

Durant tout le temps de notre agression, j’entends à plusieurs reprises la même vieille voix égrillarde dans mon dos dire aux autres « retirez leur le pantalon! A poil! On va leur passer l’envie de revenir ». Je remonte mon pantalon plus haut et tente de le bloquer avec ma chaîne au cas où, en étant consciente que le pire pourrait être à venir. Je pense bien à récupérer ma clé et me détacher pour fuir, pendant une seconde, mais j’applique mon slogan « plutôt crever que céder »…

Un CRS est venu couper ma chaîne et m’a traînée vers la sortie. Sur le trajet, j’ai hurlé qu’il y avait un blessé très grave, qui allait mourir et qu’il fallait le chercher vite ! Le policier qui m’a raccompagné avait l’air « normal ». Il m’a fait la morale en me disant qu’il ne fallait pas se mettre en danger comme ça et m’a promis de prévenir les secours. Environ 1/4h après avoir été sortie, j’ai enfin vu sortir l’ambulance de Didier. Il a fallu qu’il nous appelle ce soir, pour nous remercier RC et moi- même, pour que je me sente un peu moins coupable de ne rien avoir pu faire pour lui.

Les CRS me sortent sans ménagement et me remettent à un homme adorable qui me réconforte et me fait la morale, pendant que je continue à hurler aux curieux du bar et de la fête qui se sont agglutinés le long du grillage. Il me demande de me calmer, qu’ils vont tous venir me frapper et qu’il ne pourra rien faire. Je pense à « l’échec » de notre action, aux taureaux qui seront ENCORE torturés et ,je passe en mode hystérie en leur hurlant en pleurant qu’on reviendra, toujours plus nombreux, qu’ils profitent bien des derniers massacres, que c’est la fin, qu’ils sont la honte de la France.

Ils ont l’air sidérés… Personne ne bronche.

Dehors, merci à SS et MS qui me réconfortent et c’est la suite. Je découvre une compagnie de CRS comme je n’en n’ai pas encore vus depuis des années de manifs (même à Rodilhan 2013). La plupart d’entre eux sont d’emblée haineux, et à la tonfa et bombe systématique. Comme je le fais souvent, je me dirige au plus près d’eux, les mains en l’ai,r en demandant si je peux parler avec leur responsable. Celui-ci me répond avec un sourire mauvais « ici on est tous des responsables! » et met immédiatement sa tonfa en travers en me hurlant « dégage salope », tout en agrémentant ses mots de coups.

Ils chargent, plaquent à plusieurs une femme de mon âge au sol, elle hurle ! On la secourt comme on peut, ils nous font dégager sans ménagement et reculer. Je les supplie de me laisser rejoindre notre amie blessée, effondrée le long d’un mur dans leur zone. L’un d’eux me lance un méchant sourire en coin, ponctué d’un « t’inquiètes pas, on va s’en occuper de ton amie ».

Ils nous font reculer par la force jusqu’aux gendarmes auquel je vais expliquer le comportement de leur collègues. Ils ont l’air gênés et me répondent qu’ils savent. Ces derniers seront irréprochables, nous laissant même suivre les spectateurs de tortures sur ruminant pour leur crier notre honte et notre colère !

J’assiste au coup de poing dans les dents de MA par un afioc déchainé, j’arrive juste après l’agression d’un militant par un pompier lui refusant des secours ! Je vois un militant dont la joue dégouline de sang, une autre a un œuf de poule sur la jambe, des coquards déjà bien noirs, même sur les yeux de femmes ! Partout, ça boite, crache des gaz ou du sang, a les yeux sanguinolents, une femme asthmatique nous fait une crise malgré son traitement et il lui faudra de bien longues minutes pour retrouver son souffle.

Ce soir-là, nous étions juste venus empêcher un massacre, mais incapables de supporter la frustration d’être privés de leur spectacles de sang et de mort, ils ont remplacés les taureaux par les militants.

Rien ne doit rester impuni ! ON LES AURA !

Ghislaine

6 Replies to “Maubourguet, le témoignage de Ghislaine Lecocq”

  1. Natale

    Ce n’est pas possible. J’en ai les larmes aux yeux. Ghislaine, je suis sidérée. Ils vont payer. Remettez-vous chère Ghislaine, remettez-vous bien, d’autres vont prendre la relève.
    Ensemble, nous arriverons au bout de cette ignominie.

  2. christian

    Vous êtes tous très courageux et vos actions paieront. Prenez garde tout de même, la violence et la bêtise actuelles vont s’amplifier, notre société est complètement déséquilibrée. Soyez prudents à l’avenir !

  3. sophie des noisettes

    MERCI du fond du coeur Ghislaine pour votre présence courageuses et ce témoignage.
    Je suis sûre que la détermination des anti corridas n’ est que renforcée , à constater tant d’ injustices et de violences envers nos actions et engagements pacifistes, altruistes, justes .
    Ces évènements auraient pu faire la une de bien des médias nationaux: notre France est décidémment sur la mauvaise pente.
    Diffusons sans relâche la vérité sur l’ indigne violence des afiocs et de leurs copains

  4. Lataupe

    @ Ghislaine
    Votre récit est poignant et montre bien que la violence est souvent du côté de ceux qui jouissent comme des pervers de la torture et de la souffrance animale. Vous avez fait tout ce qui était en votre pouvoir pour tenter d’interrompre cette mascarade mais en vain mais, comme le disait il y a un siècle le baron Pierre de Coubertin « l’important n’est pas de gagner mais de participer. » Il faut noter au passage et dans le fil de votre récit que certains membres des Forces de l’Ordre ont été en dessous de tout et sont indignes de figurer dans les rangs des forces de police ou de gendarmerie. Bravo. Ecrivainparisien

  5. Françoise PESCE

    Merci Ghislaine pour ce récit très détaillé qui nous fait, malheureusement, imaginer ce qu’ont enduré les militants lors de cette action et la sauvagerie, non seulement de la part des pro corrida, mais également des CRS.
    Bon nombre d’entre vous, sinon tous, auront certainement du mal à se remettre complètement de cette violence. J’espère que nous serons de plus en plus nombreux dans cette lutte, afin qu’un jour ce soit le bien qui gagne, et non le mal. Merci Anna Galore d’avoir retranscrit ce compte rendu sur votre blog.

  6. Michele

    Il faut trouver d’autres moyens pour eliminer ce sanglant martyre d’animux de la France . Lettres, telephone, mails, visites, audiences avec vos elus de la Ville, Departement . Et n’oubliez pas de voter pour les candidats qui defendent les Droits des Animaux . Allez faire des demos dans les couloirs des bureaux du Maire et du Prefet. Prevenez les journaux, les stations de radio et tele que vous allez faire une marche anti- abuses animaux , invitez vos amis, portez des placards avec des photos tres graphiques d’animaux qui souffrent, etc…. Il faut parader votre combat dans les rues, pour ouvrir les yeux de la foule et il faut adresser votre grief aux elus qui peuvent changer les lois . Et pas d’insultes, de grands cris vulgaires , restez dignes, prets a defendre vos points. Bonne chance a tous .

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