Quand l'industrie pharma manipule Wikipedia

Nous avons souvent eu l’occasion de le dire ici, ce qu’il y a de bien avec Internet, c’est que si rien n’empêche certains de l’utiliser pour propager des choses mauvaises, rien n’empêche non plus d’autres de les dénoncer de façon tout aussi visible – en général grâce à la communauté des blogueurs.

C’est le cas quand un minable comme Orelsan devient connu grâce au net avec des textes abjects et qu’il se retrouve grillé par les blogueurs qui le torpillent pour la même raison.

La manipulation comme stratégie de vente d’un médicament

573710499.jpgUn nouvel exemple est donné par une très belle enquête publiée par le magazine Books, et reprise par Rue89. Elle démontre que les entreprises pharmaceutiques se servent de Wikipedia pour faire du marketing très orienté, vantant leurs médicaments et dénigrant ceux de leurs concurrents. Malheureusement pour elles et heureusement pour nous tous, des blogueurs attentifs ont détecté l’arnaque et l’ont faite connaître au niveau mondial.

Cette escroquerie – voir quelques exemples plus bas pour vérifier que le mot n’est pas trop fort – s’est produite sur les sites anglophones principalement, puisque c’est là que se trouve le gros du marché.

Les départements marketing des géants de l’industrie pharma ont, en effet, vite remarqué que lorsque quelqu’un souhaite avoir des infos sur un médicament, il ne se rend plus chez son pharmacien : il préfère voir ce qu’en dit Wikipedia. Une firme de consulting pharmaceutique l’a décrit ainsi :

« Dans la mesure où un nombre croissant de consommateurs se fient à Wikipédia pour leur information médicale, il est crucial pour les marketeurs de comprendre comment ce média social influe sur leur opinion et finalement sur leurs décisions au sujet du traitement et des produits […] Le fait que le contenu ne soit pas sponsorisé peut ajouter à la crédibilité d’une entrée. »

La firme en question donne ensuite une série de conseils pratiques pour mettre cette stratégie en application, précisant même : « N’oubliez pas que Wikipédia est constamment mis à jour. Mettre en place un processus de surveillance permanente de Wikipédia et distribuer les tâches à cet effet peut aider à ce que les efforts soient constants ».

Sur Internet, tout le monde vous voit

758333563.jpgSeulement voilà : tout article modifié dans Wikipedia garde une trace des versions précédentes (onglet « Historique »).

Un blogueur curieux s’est ainsi rendu compte que l’article concernant un antipsychotique, le Seroquel produit par Astra Zeneca, avait subi toute une série de modifications systématiquement positives d’une même personne, au pseudo faisant croire qu’il s’agissait d’un médecin.

Problème, le logiciel WikiScanner écrit par un universitaire américain, indique que son ordinateur appartient justement à Astra Zeneca.

WikiScanner permet de détecter les modifications suspectes apportées aux entrées Wikipédia par des utilisateurs dont les ordinateurs sont enregistrés sous des adresses IP appartenant à des grandes entreprises ou à des organisations comme la CIA ou le Vatican.

De la désinformation pure et simple

Voici quelques exemples :
– Le risque que le médicament puisse provoquer des envies suicidaires est devenu un risque de « sautes d’humeur ».
– Le risque de « prise de poids causé par la persistance de l’appétit même après les repas » est nuancé par « Toutefois, des essais cliniques déterminants ont montré que cet effet était (en moyenne) égal à 1,9kg ».
– Le risque de certains effets secondaires neurologiques du médicament devient un risque qui ne touche que les produits concurrents mais pas celui-là.

Reste à parier que les marketeurs vont simplement se mettre à utiliser des ordinateurs qui ne sont pas propriété de leur boîte, afin de ne plus être repérable par WikiScanner.

Une chose est sûre : si vous vous demander ce que vaut un médicament, allez voir votre pharmacien.

L’article de Rue89 : L’industrie pharmaceutique manipule Wikipedia

4 Replies to “Quand l'industrie pharma manipule Wikipedia”

  1. startine Post author

    Effectivement, il y a beaucoup de magouilles au niveau de l’industrie pharmaceutique.

    Voici un exemple concret et vécu, pour parler de ce que je connais.

    J’ai été chargée par une agence de pub, voici une vingtaine d’années -donc il y a prescription et je peux raconter !-, de rédiger un dépliant pour des lentilles jetables à renouvellement mensuel pour une très grande marque américaine.

    Je précise que ce dépliant était destiné aux ophtalmos, donc aux prescripteurs.

    On m’a remis une étude en anglais d’une vingtaine de pages, financée par le labo, naturellement. Cette étude donnait les résultats de deux groupes de patients, le groupe A équipé de lentilles lambda à renouvellement mensuel, et le groupe B équipé de « ma » marque, à renouvellement mensuel également.

    Et la conclusion de cette étude, vous vous en doutez, disait que « nos » lentilles avaient provoqué beaucoup moins de problèmes de rétine que ceux relevés sur le groupe A équipé de lentilles concurrentes.

    Sauf qu’en épluchant les résultats, je vois que les testeurs du groupe B avaient bénéficié d’un contrôle mensuel chez un ophtalmo pendant la durée du test, tandis que le groupe A, non.

    Donc naturellement, les porteurs du groupe A ont attendu d’avoir de vrais problèmes de rétine pour aller consulter, d’où le nombre élevé de pathologies, tandis que ceux du groupe B ont pu être dépisté avant d’avoir des problèmes sérieux.

    Quand j’ai dit au chef de produit que les résultats du test étaient biaisés et que c’était du n’importe quoi que de faire gober ça à des ophtalmos, il m’a dit de la fermer sur ce « détail » et de mettre le schéma comparatif des pathologies groupe A contre groupe B qui visuellement bien sûr montrait la supériorité de « notre » marque.

    Je n’ai pu que m’écraser, de toute façon si j’avais écrit autre chose que ce qu’il voulait, le texte aurait été expurgé.

    Je suis certaine que cela n’a fait qu’empirer, beaucoup d’études sont manipulées et on fait dire ce qu’on veut aux résultats -pensez aux hommes politiques après les élections lorsqu’ils commentent les chiffres… sauf que là, c’est plus grave encore car c’est notre santé qu’on met en danger !!

  2. ramses Post author

    La possible désinformation est le talon d’Achile d’internet… Aujourd’hui, il devient de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux… L’internaute lambda a tendance à « gober » tout ce qu’on lui propose en 3 cllics de souris… Une formation s’impose ! (« Comment déceler un hoax dans le buzz »)… Concernant les produits pharmaceutiques, c’est particulièrement révoltant. L’e-commerce explose. Les officines de pharmaciens ne disparaîtront-elles pas un jour, comme aussi la FNAC ?

  3. Anna Galore Post author

    La bonne nouvelle, comme je le soulignais au début de mon article, c’est que désormais, quand une arnaque de ce genre est dévoilée, c’est le monde entier qui est au courant grâce au réseau strictement impossible à censurer des blogueurs qui relaient l’info d’un bout à l’autre du Net en quelques heures.

    Désormais, quand quelqu’un va chercher des infos sur ce médicament, il tombera sur les milliers (millions?) d’articles qui dénonceront les basses manoeuvres d’Astra Zeneca à son sujet. Très, très mauvaise pub pour l’industriel, qui y réfléchira à deux fois avant de recommencer !

  4. anti Post author

    J’adore ton article Anna. Je ne partage pas tout à fait ton avis ramses, tu t’en doutes 😉 Les gens, depuis le net, sont de plus en plus critiques, vont chercher les infos, les recoupent, et dénoncent ces abus, voire se font bien meileurs journalistes que d’autres qui en ont le titre. Les arnaques finissent toujours par être débusquées et c’est bien fait pour leur… pieds. (MDRRR)

    Chouette témoignage Startine ! Et bravo d’avoir dit ce que tu pensais au moins.

    anti

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