La Dame à la Licorne

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Au coeur du quartier latin à Paris, se touve un petit bijou des monuments historiques : L’hôtel de Cluny, musée national du Moyen Âge, véritable écrin au coeur de la ville, dans lequel on trouve les thermes gallo-romains, avec le pilier des Nautes restauré en 2003 ; des sculptures gothiques, en pierre ou en bois datant des XIIe et XIIIe siècles – provenant par exemple de la cathédrale Notre-Dame de Paris – 70 tapisseries ; des vitraux ;
50 enluminures et près de 300 ivoires (Antiquité tardive et Moyen Âge).

Parmi ces tapisseries, certaines sont des merveilles, notamment la série intitulée la Dame à la Licorne.

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La Dame à la licorne est une série de six tapisseries datant de la fin du XVe siècle qui reprennent les mêmes éléments : sur une sorte d’île, une femme est entourée d’une licorne à droite et d’un lion à gauche, parfois d’une suivante et d’autres animaux.

Chacune de ces tapisseries porte un nom qui illustre l’un des 5 sens auxquelles s’ajoute une dernière « A mon seul désir« .

Selon Marie-Elisabeth Bruel, docteur ès Lettres, Attachée de Conservation du Patrimoine, responsable de l’Inventaire au Conseil Général de l’Allier (Auvergne), les six tentures traditionnellement identifiées comme les cinq sens et « A mon seul désir » représenteraient six des Vertus allégoriques courtoises du Roman de la Rose de Guillaume de Lorris, soit respectivement : Oiseuse (la Vue), Richesse (le Toucher), Franchise (le Goût), Liesse (l’Ouïe), Beauté (l’Odorat), Largesse (A mon seul désir).

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Dame à la Licorne – La Vue –

Inspirées d’une légende allemande du XVe siècle, les tapisseries dites de « La Dame à la licorne » furent tissées dans les Flandres entre 1484 et 1500. Elles avaient été commandées par Jean Le Viste, président de la Cour des Aides de Lyon.

À la suite d’héritages successifs, elles passèrent des Le Viste aux Robertet, aux La Roche-Aymon, puis aux Rilhac, qui les firent transporter dans le courant du XVIIIe siècle dans leur château de Boussac.

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Dame à la Licorne – Le Toucher –

En 1833, le château fut vendu à la municipalité de Boussac par leur lointaine héritière, la comtesse de Ribeyreix (née Carbonnières) ; il devint en 1838 le siège de la sous-préfecture de l’arrondissement.

Les tapisseries y avaient été laissées, et nombreux furent ceux qui eurent l’occassion de les admirer et d’échafauder les hypothèses les plus invraisemblables sur leur origine.

C’est ainsi que l’on attribua leur réalisation au prince ottoman, Djem, malheureux rival de son frère le sultan Bajazet II, qui, pour échapper à la mort que lui promettait ce dernier, s’était réfugié chez les chevaliers de Rhodes.

Ceux-ci l’envoyèrent en France, dans les châteaux de la famille du grand maître Pierre d’Aubusson, et il fut notamment enfermé en dans la tour Zizim construite à son intention à Bourganeuf. On a pensé qu’il avait pu séjourner aussi dans celui de Boussac (ce qui n’a jamais été établi). Pour tromper son ennui, il les aurait confectionnées avec l’aide de sa suite.

Le nom turc de Djem a été francisé en « Zizim« . Suivant d’autres sources, tout aussi fantaisistes, ces tapisseries auraient été réalisées à Aubusson : on sait qu’il n’en est rien.

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Dame à la Licorne – L’Odorat –

Parmi les familiers de la sous-préfecture de Boussac figurait George Sand, la « voisine de Nohant ». Dans son roman Jeanne et dans divers articles, elle évoqua ces tapisseries. Et c’est elle, très vraisemblablement, qui en signala l’existence à son éphémère amant, Prosper Mérimée, inspecteur des monuments historiques, qui visita la région en 1841 et les fit classer au titre des monuments historiques.

La correspondance de Mérimée apporte une précision intéressante à propos des tapisseries : il y en existait d’autres « plus belles, me dit le maire, mais l’ex propriétaire du château – il appartient aujourd’hui à la ville – un comte de Carbonière [sic] les découpa pour en couvrir des charrettes et en faire des tapis ». Reste à savoir si les tapisseries découpées faisaient partie de la suite de la Dame à la licorne, ou s’il s’agissait d’autres tapisseries…

En 1882, la municipalité de Boussac vendit les six tapisseries pour une somme de 25000 francs-or au conservateur de l’actuel Musée national du Moyen Âge, Edmond du Sommerard, mandaté par l’État.

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Dame à la Licorne – Le Goût –

Le thème de la licorne, à l’instar de celui du dragon, se retrouve un peu partout dans le monde, animal mythique ayant le corps et la tête d’un cheval avec une corne torsadée unique au front.

Le symbolisme de la licorne est une femelle vierge, à qui la corne donne un attribut mâle. Symbole de sagesse et de pureté, elle ne pouvait être approchée et apprivoisée que par une jeune fille vierge. Certains contes rapportent l’histoire d’un homme qui parvient à vaincre une licorne, en échappant à un coup de sa corne qui s’enfonce dans un arbre, ce qui laisse l’animal à la merci de l’homme, qui peut alors s’emparer de sa corne

Les légendes racontent que la corne unique fait office d’antidote. Sous forme de poudre, elle facilite la guérison des blessures. Elle permet de purifier les eaux et de neutraliser les poisons : le Roi de France disposait d’une corne de licorne à cet usage, ce qui pour autant ne lui faisait pas négliger des précautions plus terre-à-terre.

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Dame à la Licorne – L’Ouïe –

La licorne chinoise (qilin) ressemble peu à celle décrite en Europe. Elle est souvent comparée à un reptile à queue de bœuf, proche du cerf et portant sur le front deux cornes recouvertes de fourrure. Elle représente la douceur, la bonté et la prospérité (surtout chez les enfants et les adolescents).

La licorne est également un symbole de perspicacité, et était traditionnellement représentée dans les tribunaux chinois du système impérial sur la tenture séparant la salle d’audience et le cabinet du magistrat.

Avec le système des cinq éléments, la licorne est associée aux quatre animaux bénéfiques, à savoir le dragon azur, l’oiseau vermillon, le tigre blanc et la tortue noire. Elle est censée vivre mille ans et apparaît lors de la naissance des empereurs et des grands sages. Elle symbolise le bonheur d’avoir des enfants.

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Dame à la Licorne – A mon Seul Désir –

La devise « A mon seul désir » est sujette à beaucoup d’interprétations. A quel désir fait-il référence ? A mon seul désir d’amour charnel puisque l’on vient d’éprouver les cinq sens ?

A mon seul désir d’Amour universel du fait de la symbolique de la licorne ?

A mon seul désir de raison, de lucidité, toujours d’après le symbolisme des animaux ?
Si ces tapisseries forment un tout, la 6e apparaît comme conclusion des cinq autres. Cette femme, ayant réussi à surmonter l’illusion de la perception, réussi à dominer ses passions, peut aller plus loin sur la voie de la connaissance de soi.

L’étymologie du mot « Désir » peut nous éclairer en ce sens : du latin « desiderio » n’est pas seulement regret ou besoin. On l’interprète aussi, chez les auteurs latins postclassiques comme étant recherche, étude. « A mon seul désir » devient ainsi « En recherche de moi-même »

Une belle façon de continuer sur la Dame à la Licorne est d’aller visiter le site de Francois BECUWE.

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Sources Wikipédia, François Becuwe, Site du musée de Cluny.

11 Replies to “La Dame à la Licorne”

  1. voiedoree

    j’ai eu la repro en peinture (d’une seule) au pied de mon lit pendant 20 ans mais j’ignorais tout ça merci….(pas tout lu mais ça va viendre….)

  2. Anna Galore

    Super intéressant. J’ignorais également la plupart des symboles attachés à la licorne.

    Je vais relire tout ça ce soir plus tranquillement.

    Le site de Becuwe est magnifique.

  3. anti

     » Le site de Francois BECUWE est superbement riche »

    En plus on peut écouter « Clair de Lune » de Debussy tout en lisant, ce qui ne gâche rien !

    Merci pour les commentaires. Il y a tant de choses que je n’ai pas pris le temps de mettre !

    En rédigeant, et pour celles et ceux que cela intéresse plus avant, je me suis souvenu que la licorne est un thème de prédilection de Francesca Yvonne Caroutch. Outre son livre « La fulgurante épopée des Karmapas », elle est aussi l’auteur de « La Licorne : Symboles, Mythes et Réalités »

    Quatrième de couverture

    Qui ne connaît la légende de la farouche licorne ne pouvant être apprivoisée que par une jeune fille pure ?

    On la considère généralement comme un mythe médiéval. En fait, sa figure apparaît déjà dans de très anciens récits pré-bouddhiques.

    Son mystère se confondrait donc avec celui de nos origines.

    Les unicornes ont réellement existé, depuis l’aube de l’humanité.

    Les chamans, particulièrement dans les Himalayas et en Ethiopie, n’ont-ils pas su les fabriquer à partir d’une antilope ou d’une chèvre ?

    Au-delà de l’anecdote, la licorne est le symbole de la lumière et de l’amour universel, de l’esprit d’éveil et de l’identité des contraires.

    Souvent, elle est androgyne et neutralise les poisons. On la retrouve dans d’innombrables cosmogonies et textes sacrés.

    Cet ouvrage, très documenté, nous plonge dans un fabuleux univers féerique : la provenance orientale, très archaïque, de cet animal et ses apparitions dans les domaines alchimique, théologique et astrologique, dans l’héraldique, les tarots et les contes de fées. Naturellement, une place de choix est réservée aux tapisseries de La Dame à la Licorne du Musée du Moyen Âge et des Thermes de Cluny.

    En fin de volume, l’auteur présente une anthologie des plus beaux écrits inspirés par la licorne, depuis les Vedas de l’Inde jusqu à nos jours, en passant par les relations de voyageurs du passé et les Bestiaires du Moyen Âge.

    et de  » Le Mystère de la licorne : A la recherche du sens perdu  »

    Le Mystère de la licorne est le quatrième essai sur le sujet de Francesca-Yvonne Caroutch, auteur de nombreux articles, vidéos, diaporamas, émissions, expositions, etc. sur l’animal sacré.

    Sa quête licornienne prit forme dans ses premiers poèmes, publiés dès son adolescence.

    A la recherche de l’origine du mythe et de sa réalité, elle voyagea beaucoup, surtout en Asie. Elle se rendit au Tibet, en 1984.

    Sa documentation considérable lui permet d’animer depuis une vingtaine d’années un petit cercle d’études pluridisciplinaires sur la licorne.

    Et de « MIROIR DE LA LICORNE », Iconographie inédite. 370 pages d’images et leurs légendes. (L’orbe, micro-édition, 1992)

    Et des vidéos : Le jardin de la licorne, 1985 (L’Orbe) et Miroir de la licorne, 1990 (Outlook)

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  4. Anna Galore

    Francesca Caroutch ! J’avais dévoré son livre sur « La fulgurante épopée des Karmapas ». Nous avions même échangé quelques mails ensuite.

    Très envie de lire son livre sur les licornes !

  5. anti

    Sympa, sympa, certes mais c’est une fonction exponentielle !

    T’as à peine le dos tourné ou le nez dehors (dans une vitrine) que paf ! T’as 15 bouquins de plus dans la pile ! Remarque, maintenant, je peux carrément fabriquer des étagères en livres !

    anti

  6. ramses

    Très belle note, fort bien documentée, qui donne envie d’aller visiter l’Hôtel de Cluny, pour admirer cette suite de tapisseries renommées.

    Il est miraculeux que des objets aussi fragiles aient pu être conservés en parfait état pendant plus de 500 ans… Je suis toujours émerveillé par l’excellence des « restaurateurs », qui participent à cette conservation. Et une inquiétude aussi pour l’avenir. Les métiers manuels, les artisans, tendent à disparaître. Qui veillera sur ces chefs d’oeuvres dans les siècles à venir ?

    Que cet animal mythique qu’est la licorne parvienne encore à faire rêver de nos jours me fascine également. Il y a un engouement de plus en plus prononcé pour tout ce qui touche au Moyen-Age (films, récits, romans), comme si, après le siècle des Lumières, on tentait de retrouver les véritables fondements de notre civilisation.

    Etonnant aussi que ce soient des étrangers qui représenntent la majorité des visiteurs de nos musées et autres lieux historiques (japonais et américains en particulier)…

    Merci, anti, de ce retour aux sources, qui permet de s’évader d’un quotidien devenu insipide.

  7. anti

    Il faut aller à l’Hôtel Cluny si tu passes à Paris ! Par ailleurs, des belles choses du passé, il nous en reste, peut-être pas si fragiles, certes. Du coup tu me donnes une idée ! Ting ! Pour plus tard 😉

    « Etonnant aussi que ce soient des étrangers qui représentent la majorité des visiteurs de nos musées et autres lieux historiques (japonais et américains en particulier)… »

    C’est marrant que tu parles de cela. Je m’étais faite une réflexion du même type en pensant à Jean-Gabriel (Français), chaman, qui permet et rend même une partie de sa culture au peuple indien d’amérique et à Ole Nydahl (Danois) qui fait la même chose pour le peuple tibétain.
    Des gardiens étrangers qui restituent aux origines. Magnifique !

    Pour les touristes étrangers en France, c’est normal ! On n’est pas très nombreux en France et quand même première destination touristique au monde !

    Le rêve est partout . De lire ce mot après avoir vu le message de Anna et la photo de Uluru me fait penser à Tjukurpa, le temps du rêve des aborigènes… Mmmm… douceur…

    antiprimordiale, autant des rêves !

  8. LORETTE

    Voici l’adresse du site que j’ai consacré à deux tentures que je pense (avec d’autres chercheurs) être les oeuvres de Jean Perréal : La Dame à la Licorne et La Chasse à la Licorne

    http://pagesperso-orange.fr/jacky.lorette

    Bonne lecture.

    N’hésitez pas à me faire part de vos remarques sur nos hypothèses (car nous recherchons à trois) : suggestions et critiques. Elles seront les bienvenues.

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