Scarlatti – Les Climats, Nuri Bilge Ceylan.

Hier, j’ai fait écouter à Ness un morceau de Scarlatti que j’aime particulièrement : la sonate K466 L118 en Fa min.

La première fois que je l’ai entendue, c’était dans l’excellent film de Nuri Bilge Ceylan : Les climats, qui raconte l’histoire d’un couple en fin de vie, vous me direz, c’est banal, oui, si ce n’est que c’est beau. Les paysages de Turquie, mêlés à la sonate de Scarlatti et à la manière quasi onirique de traité le sujet en font un film à voir.

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Ce qu’on peut lire sur Film de culte :

L’homme est fait pour être heureux pour de simples raisons et malheureux pour des raisons encore plus simples – tout comme il est né pour de simples raisons et qu’il meurt pour des raisons plus simples encore… Isa et Bahar sont deux êtres seuls, entraînés par les climats changeants de leur vie intérieure, à la poursuite d’un bonheur qui ne leur appartient plus.

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PRINTEMPS ETERNEL

Le film commence en été, le soleil est accablant, le ciel bleu mais Bahar a le cœur triste alors qu’elle observe son époux en train de prendre des photos de ruines antiques.

Elle soupçonne déjà que leur amour va bientôt leur faire écho et ne peut retenir ses larmes. Les deux n’ont plus rien à se dire et les regards sont les seules choses qu’ils échangent encore.

De retour à l’hôtel, il s’allonge sur le lit, la tête dans un tiroir de table de nuit pour soulager sa nuque, alors qu’elle savoure le soleil sur la terrasse de leur chambre.

Le lendemain sur la plage, dans une magnifique séquence, l’amour fait place à la haine dans les brumes d’un rêve. Au réveil de Bahar, baigné de sueur, la rupture prend tous ses droits.

Sur l’écran comme dans l’histoire, l’affaire est entendue. Il la quitte mais c’est elle qui, après un dernier sursaut, part.

L’été et l’hiver sont les deux parties les plus réussies du film, peut-être car elles se passent dans les magnifiques extérieurs de la Turquie, à moins que ce ne soit car elles permettent les confrontations entre les deux héros.

En effet, Isa passe un automne seul à Istanbul et malgré l’impressionnant plan séquence dans l’appartement de sa maîtresse, les face-à-face avec Bahar sont plus intenses encore. Pourquoi revient-il vers elle en hiver ?

Isa est un macho dans toute sa splendeur, arrogant et désireux d’imposer sa loi, c’est lui qui a le premier et le dernier mot. Or Bahar a accepté la rupture sans problème et est même partie, le laissant seul sur le bas-côté. Quand Isa apprend par sa maîtresse où Bahar se trouve, il se souvient de cette épine encore présente et décide d’aller lui asséner le coup de grâce. Ce qu’il n’avait pas prévu par contre, c’est le double coup de théâtre qui émaillera cette rencontre enneigée.

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DEFINITIVEMENT BEAU

Nuri Bilge Ceylan a réussi le difficile pari de tourner aux côtés de son épouse une histoire de couple qui se déchire. Les climats du titre font référence autant aux saisons du cœur qu’à celles qui rythment l’année et, malgré les apparences, la quatrième saison est également présente grâce au prénom du personnage féminin principal, Bahar, signifiant « printemps » en turc. Le prénom Isa signifie par ailleurs « Jésus ».

Le réalisateur turc a tourné son film en haute définition et, à moins d’une projection numérique, comme ce fut le cas à Cannes en 2006, difficile d’apprécier toutes les qualités esthétiques du film.

Cela dit, l’incroyable profondeur de champ de certains plans, notamment dans les ruines au début et le paysage montagneux entourant le temple à la fin, est parfaitement rendue.

De même, nul besoin d’une projection numérique pour apprécier les visages filmés en gros plans ou encore la somptueuse mosaïque de la dernière nuit du film et ses gros plans sur les mains, des mèches de cheveux, une cigarette qui se consume, autant d’instantanés d’une intimité partagée.

Un film en partie contemplatif qui n’a pas peur des silences et qui laisse le temps aux images de délivrer leur message. Les dialogues sont spartiates et le monologue d’Isa à Bahar en fin de film dans le van en est d’autant plus remarquable. Une scène à la fois tragique par son contenu et comique par les incessantes interruptions des assistants de Bahar qui viennent y déposer du matériel. L’amour aussi a ses saisons et Les Climats en est la plus tragique des définitions.

Carine Filloux

anti

23 Replies to “Scarlatti – Les Climats, Nuri Bilge Ceylan.”

  1. Anna Galore

    Le morceau est vraiment une merveille…

    Le film, je veux bien croire qu’il est génial mais c’est le genre de thème que j’évite systématiquement au cinéma – ce qui n’a pas empêché que j’en ai vus quand même quelques-uns dans la même veine, que j’ai beaucoup aimés.

  2. ramses

    Moi non plus, je ne connaissais pas ce film, mais l’extrait me donne très envie de le voir…

    Il me rappelle un peu « Le bonheur », tourné en 1965 par Agnès Varda (cinéaste fantastique, à mes yeux). Ce film m’avait beaucoup marqué à l’époque…

    A la longue, je me suis rendu compte que les ruptures n’étaient pas inéluctables, pour peu qu’on ait envie de rester ensemble…

    Le plus dur dans la vie : « l’envie d’avoir envie ».

    Une autre « vision » de Scarlatti, au clavecin :

    http://fr.youtube.com/watch?v=71iUAFFQ8ik&feature=related

  3. Antiochus

    Bonjour Anti,
    J’ai découvert/redécouvert à l’occasion de ton article la sonate K. 466 de scarlatti … quelle plaisir de retrouver cette sonate dont les thèmes étaient enfouis dans les méandres de ma mémoire ! J’ai aussitôt cherché sur le net pour essayer de trouver la 466 interprétée au clavecin – parce que Scarlatti au clavecin !!!! – malheureusement, nulles traces ! j’ai passé un moment, hier, grâce à toi à réécouter ces magnifiques sonates … Merci !

  4. anti

    Eh coucou Antiochus ! Contente de t’avoir permis de redécouvrir Scarlatti.

    Pour le clavecin… Comment dire, c’est l’instrument que je déteste entre tous. Quand j’en entends, je souffre physiquement tellement ça me tend ! J’ai l’impression qu’on m’arrache la peau. C’est atroce !

    Si tu me passes ton adresse je te ferai parvenir un CD que j’ai dans ma discothèque : 12 sonates pour clavecin de Scarlatti, si ça te fait plaisir. Il n’y a pas la 466 mais quand même.

    Belle journée à toi,

    anti

  5. Antiochus

    @ anti,
    Quand tu parles de ce que tu éprouves en écoutant le son du clavecin, parles-tu de l’écoute d’un CD ou bien te bases-tu sur une expérience de concert ? Parce que c’est un instrument particulièrement difficile à enregistrer et quelquefois il peut sonner métallique et grinçant ! En concert c’est l’instrument de la délicatesse et de la douceur un petit peu difficile à entendre tant il est discret …
    C’est l’instrument de Bach, de Rameau et de Couperin quand même … et je ne parle pas de Scarlatti, ni du Padre Antonio Soler (1729-1783) qui a écrit un « fandango » qui ne pourrait se concevoir joué autrement que par un clavecin !

  6. Anna Galore

    J’ai eu l’occasion une fois d’en entendre jouer « en vrai » et c’est vrai que le son est plutôt faible en volume. J’en aime bien la sonorité mais cela dit, une limitation évidente est l’impossibilité de faire des nuances (c’est du moins ce qu’il m’a semblé).

    On se rend d’autant mieux compte de la révolution pure et simple qu’a été le bien-nommé « piano-forte » (devenu « piano » même quand on en joue forte), aux possiblités expressives sans commune mesure avec son ancêtre.

  7. anti

    Antiochus, pour te répondre, non, je n’ai jamais eu le courage d’aller écouter du clavecin en vrai. Bien sûr, j’en ai entendu dans certain opéra, et encore, en vrai, je ne me souviens plus vraiment. Mais l’envie n’y est pas. De même, au piano, il y a beaucoup de pièces que je ne supporte pas, vraiment que je trouve douloureuse, je ne sais pas comment dire autrement.

    Merci pour l’adresse, l’enveloppe est prête et j’espère que ce CD aura enfin un propriétaire à sa hauteur 😉

    anti

  8. ramses

    Cette joute « anti-anna-antiochus » me comble d’aise !

    Comme le rappellle antiochus, le clavecin est l’ancêtre du piano et ceci mérite le respect !

    Par contre, je partage le point de vue d’anti et d’anna, le piano a une sonorité qui plait mieux l’oreille.

    Cette histoire me rappelle un épisode très personnel de ma vie… J’avais décidé, à 50 ans, de me remettre au piano, dont j’avais appris les rudiments dans ma jeunesse. Je m’inscris donc dans une école de musique et ma prof se trouve être une jeune femme de 25 ans, dont je tombe littéralement amoureux… Elle a mis un terme à nos leçons particulières, prétendant lâchement (ce qui n’était pas totalement faux) que je n’avais aucune disposition pour le piano, mais m’a invité à un concert de clavecin, dont elle était l’une des instrumentistes. A l’entr’acte, je lui ai présenté ma femme… Je n’oublierai jamais son regard, à la fois bienveillant et désemparé… Je ne l’ai plus jamais revue.

  9. anti

    La hyène en moi pense « bien fait » à la première lecture par pure solidarité féminine. Y’a pas pire de se dire que quelqu’un pense de soi « La pauvre, si elle savait ». L’horreur. La condéscendance ! Beurk !

    De l’autre point de vue, ça se tient aussi. Elle est jeune, belle, talentueuse, douce, s’occupe de moi, etc. Pourquoi pas ?
    C’est ce que m’expliquait mon Dr Rogers un jour (il m’éclate celui-là) : « Tu vois ma chérie (ben, oui, il m’appelle ma chérie) un type qui voyage, qui trompe sa femme un soir, c’est juste l’équivalent d’une bonne soirée entre amis. Pour une femme, c’est la fin de tout. C’est pour ça que ce ne sera jamais facile entre les deux sexes. »

    Tu m’étonnes ! De la déco de noël sur pattes !

    Bon, ben, je ferais bien une note sur le piano un de ces jours.

    anti

  10. Antiochus

    Bonjour à tous, je m’en voudrais de provoquer une « joute » piano contre clavecin (ou vice-versa) ça n’a pas de sens … le piano et le clavecin possèdent tout deux un clavier, c’est leur seul point commun … D’un côté les cordes frappées du piano, de l’autre les cordes pincées à l’aide d’une petite « plume » appellée sautereau …
    @ Anna : mais si, le clavecin peut faire des nuances … mais qui ne sont pas piano-forte (justement) plutôt que d’être des variation de puissance de la note, elles consistent en de subtils décalages qui permettent de personnaliser les interprétations … même le toucher peut être différent d’un instrumentiste à l’autre !
    @ Anti : Les possibilités expressives du clavecin sont immense … si l’on choisit souvent d’interpréter des oeuvres écrites pour cet instrument au piano, c’est que l’on entend bien mieux ce dernier dans une grande salle de concert ! Si tu fais une note sur le piano, je fais un billet sur le clavecin Na !…
    Allez, j’arrête de faire mon docte « clavecinophile » (bouh, le vilain néologisme) au risque de lasser tout le monde …
    Antiochus

  11. Anna Galore

    Antiochus ? Si tu veux vraiment écrire une note sur le clavecin, je prends ! Envoie-le moi par mail quand tu veux.

    Et il ne s’agit pas d’une joute (c’est exagéré) mais d’une aimable discussion… que je poursuis d’ailleurs !

    Jouer un peu en avant ou en arrière du temps indiqué sur une partition n’est pas à proprement parler une nuance, tu joues (pas d’autre mot) sur les mots. Et quel que soit le toucher, une note de clavecin sonne toujours exactement de la même manière pour un clavecin donné, c’est inhérent à son mécanisme.

    Cela étant dit, je ne suis pas clavecinophobe. Je ne faisais que souligner les différences entre ces deux types d’instruments à clavier, l’un étant l’ancêtre de l’autre (donc, par essence même, moins « évolué » au risque de te faire hurler, mon cher Antiochus!)

  12. ramses

    Anti,

    J’ai hâte de lire ta prochaine note sur le piano…

    Je vais te jouer les Ardisson :

    « Tromper, c’est quoi ? »

  13. anti

    Je note : « plus vieux, donc moins évolué » !

    Morte de rire !!!!!!!!!!!!! C’est très bon.

    « Je vais te jouer les Ardisson : »Tromper, c’est quoi ? » »

    C’est enlever la confiance que on a mis dedans quelqu’un. C’est biaiser quoi.

    anti, amours plutonhyènes

  14. anti

    Plutôt c’est mieux 😉 Ca me rappelle un livre « Les p’tits Dieux » dans lequel le héros – Dieu- disait : « L’ennui quand on est dieu, c’est qu’on a plus personne à qui adresser ses prières ».

    J’ai l’droit non ?

    anti

  15. ramses

    Anti,

    « C’est enlever la confiance que on a mis dedans quelqu’un. C’est biaiser quoi. »

    Je dirais plutôt se raviser…

    Moi, j’aime plutôt Platon que Pluton.

    Envoyer sa femme 6 mois par an aux Enfers et le reste du temps avec sa mère, c’est trop cruel !

    « J’ai l’droit non ? »

    Tu as tous les droits, tu es l’hôtesse…

  16. anti

    « Envoyer sa femme 6 mois par an aux Enfers et le reste du temps avec sa mère, c’est trop cruel ! »

    Ca dépend pour qui 😉

    « Tu as tous les droits, tu es l’hôtesse… »
    Chouette ! J’ai tous les droits, tous ? Trop bien ! C’est chouette ça hôtesse !

    anti, toute ma vie j’ai rêvé ta ta ta ta !

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