Le réveillon invisible des Roms

Miss You vient de me signaler l’article suivant dans Le Monde :

Au bout d’une impasse, il faut passer par le trou d’un muret en béton, traverser un rectangle de pénombre, marcher sur des rails de chemin de fer englués dans le bitume, avant de franchir le seuil du hangar à la haute toiture métallique, tout près de l’ancienne gare de Villeurbanne, dans le quartier Grand-Clément.

Ainsi entre-t-on dans le monde caché où des familles de Roms de Roumanie ont élu domicile depuis quelques mois. A l’intérieur, s’offre au regard une succession de cabanons de fortune collés les uns aux autres, faits de bois de palettes, de couvertures, de plastiques, de cartons, avec un sens poussé de la débrouille.

Fini le temps des bidonvilles à ciel ouvert, démantelés et reconstitués au fil des expulsions en 2007, minés par des rivalités intestines, traversés par des mafias à l’affût. Les Roms, à présent, se dissimulent. Ils sont tout aussi nombreux qu’auparavant, malgré les discours officiels.

Selon plusieurs associations, ils seraient environ 600 disséminés dans l’agglomération lyonnaise, réfugiés dans des squats, des hangars. Parfois ils se cachent dans des voitures, des bosquets.

« On a privilégié l’ordre public aux actions sociales, résultat : cette population se terre et la situation devient encore plus dangereuse pour la santé et la sécurité », estime André Gachet, chargé de mission à l’Alpil, association lyonnaise pour l’insertion par le logement.

« Les lieux deviennent de plus en plus sordides, on travaille dans l’urgence, les solutions durables sont de plus en plus difficiles à mettre en oeuvre », ajoute Nicolas Molle, un autre travailleur social.

Dans le hangar de Villeurbanne, qui fait penser à celui du premier film des frères Lumière, des silhouettes silencieuses passent dans le grand couloir central, éclairé de deux ampoules. Agnès Varda pourrait y filmer une nouvelle version de ses Glaneurs, tout en ombres furtives, sans misérabilisme. C’est soir de réveillon.

Au bout à droite, derrière un lourd rideau de couvertures piquées, Mariana fait la cuisine. Le chou cuit sur une plaque électrique posée sur des cartons au pied de deux lits. Des ailes de poulet mijotent. Il y fait chaud. Mère de huit enfants, dont deux sont retournés en Roumanie, elle vit dans la région lyonnaise depuis dix ans, espère y rester. Pour que les enfants aillent à l’école, que les grands trouvent du travail. C’est dit simplement, sans plainte, sans revendication.

Selon les associations, la majorité des Roms souhaite pouvoir s’insérer durablement. D’autres espèrent repartir dans une vie meilleure, pouvoir échapper au sort réservé aux minorités. Les derniers restent dans l’indécision.

« Il faut un accompagnement social pour apprécier la diversité des situations. A Grenoble par exemple, un travail d’insertion est mené en lien avec le pays d’origine. Dans le 1er arrondissement de Lyon, ou dans la commune de Chassieu tout récemment, des élus courageux ont cherché des solutions », souligne M. Gachet.

Mais à Lyon, la préfecture du Rhône a changé de politique. Elle a mis fin à la maîtrise d’oeuvre urbaine et sociale (Mous), une mission gérée par l’Alpil en vue de proposer des solutions concrètes aux personnes.

A côté de chez Mariana, la musique s’échappe d’une petite chaîne reliée à un circuit électrique surchargé. L’orchestre tzigane chante « Mercedes », la belle voiture qu’on a pu ramener à la maison. Des jeunes gens dansent sans exubérance. Les doigts claquent au bout des bras en croix, les paumes frappent poitrine, genoux, talons, au rythme de Nicolae Gutà.

Il est 23 heures à Villeurbanne, minuit en Roumanie, près de la frontière hongroise où vivent les proches. Gabi, 14 ans, emprunte un téléphone portable. Des cris de joie s’entendent. On se dit bonne année dans le hangar invisible.

Source: Richard Schittly, Le Monde

A voir également sur le site du Monde :

– Une série de vidéos sur la vie d’une famille Rom aux portes de Paris
– Un article sur la construction d’un mémorial pour les Tsiganes à Berlin.

Autres liens consacrés aux Roms sur le blog :

Les fils du vent
La veuve obscure
L’hymne à la paix
Les Roms
La légende des Saintes Maries
Première rencontre avec Sara la Noire
Le fichage des Roms légal en Europe
Sous le sceau de la vierge noire
Journée internationale des Roms : L’appel européen

5 Replies to “Le réveillon invisible des Roms”

  1. voiedoree Post author

    J’ai lu il y a trente ans de cela un reportage très intéressant sur le « quart monde » et j »avais été bouleversé par cette découverte, aujourd’hui nous savons tous notre impuissance à venir en aide à tous ceux qui sont dans le dénuement. Cette société meurt et les pauvres en sont les témoins.

  2. anti Post author

    Bon, ça doit être le fait d’être de bonne humeur qui me fait venir à l’esprit des bons souvenirs en lisant cet article :

    Les bidons villes ont disparu et plus de bien que de mal en est né (en moyenne).

    Un film dans les bidons villes, à Nanterre, très drôle dont je ne me souviens de quasi rien ! Ca aide.

    Sinon, oui, beaucoup à faire encore. Et ça va se faire. C’est bien d’en parler encore et encore. Vraiment, mille bravos à toutes les personnes qui agissent au quotidien pour que les choses et le monde bouge dans le bon sens, celui de plus de fraternité.

    anti

  3. anti Post author

    Dans la lignée de ce que je pensais en répondant à cet article sans forcément trouver les bons mots, je suis tombée sur cet extrait des propos de soeur Emmanuelle citée sur l’excellent site de Positive Attitude ( blogg.org/blog-76353-billet-un_joli_petit_conte___-946743.html ) :

    L’humanité avance en passant par des cataclysmes épouvantables. Pourtant, à mon sens, le bien dépasse le mal.

    Notre compréhension de ces évènements est déformée, comme je l’ai souvent dénoncé, par la présentation de l’actualité dans les médias.

    La presse montre le mal. Comme ont coutume de le dire les journalistes, le public ne s’intéresse qu’aux trains qui déraillent, pas à ceux qui arrivent à l’heure.

    J’ai vu la guerre. J’ai vu la famine. Partout, dans ces circonstances tragiques, j’ai vu aussi des hommes et des femmes extraordinaires qui donnaient leur vie.

    Ce n’était pas une question de religion. Cet héroïsme venait directement du cœur. Non, le monde n’est pas méchant.

    Il y a du bon et il y a du mauvais. Certains laissent se développer davantage l’amour et le partage.

    D’autres pensent d’abord à eux, et à eux seuls. Pour réussir à tout prix, ils n’hésitent pas à écraser les autres, à mentir, voler ou trahir. C’est le monde de la corruption.

    Je vois la lumière dans le monde. Plutôt que de me lamenter parce que tout va mal et de m’en affliger, je prends le parti de m’arrêter sur cette lumière. Je la regarde quand elle illumine le visage des gens et leur cœur.

    Trop de personnes sont plongés dans la détresse et ne lèvent par les yeux vers la lumière. »

    anti

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