Le sable chaud

PA150558.JPGJe faisais allusion hier dans mon mot d’accueil à la rencontre que j’ai faite lors du vol qui me ramenait de Londres à Paris. Je vous raconte…

Le vol était plein à ras bord. Du coup, lorsque nous avons procédé à notre enregistrement sur une borne automatique dans l’aéroport, ma collègue et moi, nous n’avons pas eu de sièges côte à côte. Elle s’est retrouvée une dizaine de rangées derrière moi. A la place qu’elle aurait dû occuper si nous avions pu nous enregistrer plus tôt, c’est à dire celle du hublot, se trouvait un type au look inhabituel : grand, massif, cheveux très courts, vêtu d’un jean délavé, d’un t-shirt et d’un battle-dress portant un logo, celui d’une compagnie pétrolière italienne.

D’emblée, il a engagé la conversation avec moi. Appelons-le Jerry (ce n’est pas son vrai nom). Les passagers faisaient la queue dans la travée centrale et avaient de plus en plus de mal à trouver un espace libre pour glisser leur mallette ou leur sac dans les compartiments au-dessus des sièges. Jerry se met à rire et, me montrant la cohue d’un coup de menton, me dit dans un français plutôt correct et sans accent : « On serait sur un vol vers l’Afrique, ce serait très différent. Les gens auraient chacun quatre ou cinq valises et ils se battraient pour arriver à les caser. » Et pour que je comprenne bien qu’il ne s’agissait pas d’un commentaire raciste, il a ajouté : « Je vous dis ça parce que je l’ai vu à chaque fois que je suis parti en Afrique et j’y vais très souvent. »

De fait, j’ai déjà entendu ce genre de choses par ma sœur, qui passe sa vie entre Paris et Dakar. Elle, l’Afrique l’habite depuis son adolescence, au point qu’elle a fini par faire construire sa maison à Dakar. Aucun doute sur le fait qu’elle a vécu plusieurs vies précédentes dans la peau d’une Africaine (ou d’un Africain). Et puis, Jerry est foncièrement sympa, il n’y a aucun mépris dans sa façon d’en parler, il dit les choses qu’il a vues mais ne juge pas. Il trouve ça tout simplement amusant.

Je jette un coup d’œil sur sa carte d’embarquement, encore posée sur ses genoux, comme la mienne l’est aussi. Je vois que son vol continue après Paris sur Fonte Noire, un lieu dont je n’ai jamais entendu parler. Je lui demande où ça se trouve. Il me répond, au Congo. C’est là qu’il se rend.

Il travaille effectivement pour cette compagnie pétrolière. Il a bossé un peu partout en Afrique – Ethiopie, Cameroun, Nigeria, et là, pour la première fois, Congo. Son boulot, c’est « Health and Safety ». Santé et Sécurité. Il a pour mission de veiller à ce que les personnels des sites où il se rend soient bien conscients des précautions sanitaires à prendre dans leur vie quotidienne. Il est effaré par l’omniprésence du sida, sans parler d’Ebola, du paludisme et, ce qui n’arrange rien, de la déroute économique généralisée qui fait que tout se transforme en une immense poubelle (ce sont ses termes). Quant à la partie sécurité, c’est aussi bien celle qui doit prévaloir à l’intérieur d’un site de forage (éviter les bagarres, les vols, etc.) que vis à vis de l’extérieur (tentatives d’intrusion, petits trafics, agressions… et guerre civile quasiment permanente.).

PA150556b.JPGAlors que l’avion prend de l’altitude, le soleil qui avait disparu derrière l’horizon réapparait au fur et à mesure que nous nous élevons et se lève à l’ouest, en une aube inversée.

Jerry est natif d’Angleterre mais il a horreur de s’y rendre. Il n’y va que pour des périodes minimales, c’est à dire des rendez-vous d’un jour ou deux liés à son boulot. Il en profite pour voir ses parents. Il déteste « les villes globales » (l’expression qu’il a employée) et surtout Londres où il est ulcéré par les milliers de caméras de surveillance qui quadrillent la ville. De plus, il ne supporte pas le climat froid et humide qui prévaut en Grande-Bretagne. Ce qu’il aime, c’est le soleil et la vie tranquille. Depuis plusieurs années, il a sa maison à Malte, où il vit avec sa femme. Son boulot l’occupe un mois sur deux – un mois de mission, un mois de congés – et c’est ce qui lui plait le plus, même s’il est aussi content de son salaire mais pour lui, c’est secondaire.

Il parle anglais, français et italien, ce qui lui permet de débrouiller pas mal de situations. En effet, la langue officielle sur un site de forage, c’est l’anglais et tous les cadres sont anglophones (Anglais, Américains, Australiens). Par contre, les ouvriers sont recrutés sur place et en Afrique, cela veut dire que très souvent ils sont uniquement francophones. Jerry est là pour faire l’interface, le médiateur. Et il adore ça.

PA150561.JPGDans ses bagages, il me dit qu’il a toujours une couverture épaisse. C’est pour se protéger des serpents, il y en a partout dans les coins où il se rend, la plupart du temps en pleine jungle. Pour le Congo, son superviseur a ajouté : « Ah oui, et aussi, fais attention aux panthères ». Ca le fait marrer, il trouve ça très drôle. Comme il trouve très drôle l’état de stress permanent de ses chefs temporaires, d’un site à l’autre, face au détachement des « locaux » qui lorsqu’on leur en demande un peu trop répondent « On verra demain, on a le temps, inch’Allah ». Là, il éclate de rire parce que le stress, lui, il n’en veut pas. Ce qui est remis au lendemain est fait quand même et ça ne change rien à la vie de personne que ça ait pris un jour de plus.

Il ajoute :  » J’ai vraiment un boulot que j’adore. Je n’aurais jamais cru en arriver là quand j’étais gamin. Plein de vacances, du soleil, ma maison sur une île et un job qui me fait rencontrer des tas de gens un peu partout. Le rêve. »

Notre avion se pose. Une hôtesse débite son message habituel, demandant de ne pas allumer les téléphones portables ni détacher nos ceintures avant l’arrêt complet de l’appareil. Jerry me dit en se marrant : « En Afrique, à peine l’avion touche la piste, tu entends partout des bip-bip-bip, ce sont tous les téléphones qui se rallument, et tout le monde se lève alors que l’avion roule encore, pour tenter de rassembler ses valises et de passer devant pour sortir. »

Ca y est, on est à l’arrêt. Sur les 200 passagers, il y en a bien 180 qui se lèvent d’un coup et qui transforment la travée centrale en embouteillage alors que la porte de l’avion ne va pas s’ouvrir avant encore plusieurs minutes. Jerry est hilare : « Tu vois ? C’est presque pareil ici ! Le stress, le stress ! Ils sont malades ! »

Alors qu’on est encore assis, il me dit :
– J’ai vu sur ta carte d’embarquement que tu vas à Montpellier, c’est chouette comme ville.
– En fait, je vais à Nîmes.
– Nîmes ? Je connais bien ! J’étais à la Légion là-bas, pendant cinq ans.
– Tu te rends compte ? On aurait preque pu être voisins !
On éclate de rire.

Voilà, c’était ma rencontre avec quelqu’un qui avait prévu de prendre le vol de la veille mais n’a pas pu, qui s’est retrouvé à côté de moi alors qu’il n’aurait pas dû, qui fait un métier que je n’aurais jamais pensé croiser, pulvérisant au passage toutes les idées reçues qu’il m’aurait inspiré a priori, dont je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse être un mec serein, posé et épanoui… et qui a vécu dans la ville où je vis aujourd’hui.

Rien de plus improbable, rien de plus naturel.

Très belle journée à tous

13 Replies to “Le sable chaud”

  1. anti Post author

    Encore une fois, même surprise que lorsque tu me l’as racontée cette histoire : les a priori qu’on dépasse. En fait, je pensais à toi et un à un autre ami avec qui je te trouve des points communs. J’ai cherché, et en fait, ce que vous avez de particulier, c’est cette capacité, trop rare, de considérer chaque évènement, chaque instant, chaque rencontre comme une bénédiction.

    Tes photos sont magnifiques et étayent vraiment ton propos.

    anti, âmoureuse.

  2. Sylvia Post author

    Merci Anna pour ce petit voyage dans le ciel, raconté comme une nouvelle ; j’ai l’impression d’avoir été là assise à côté de vous. Personnage de roman ce Jerry, le hasard fait bien les choses.

  3. Colors Post author

    Une histoire simple et précieuse. Deux personnes font connaissance. Un fil conducteur, l’Afrique. Là-bas ces rencontres sont très fréquentes et rend ce continent si attachant. Les gens se parlent encore sans se connaitre. Une des raisons pourquoi j’adore y aller. Pour palabrer !

  4. Béatrice Post author

    J’ai adoré ce récit d’une rencontre inattendue et particulière qui enrichit !
    Cela m’a rappelé mes propres voyages en train, autrefois, lorsque je traversais encore régulièrement la France pour rejoindre le sud de l’Allemagne. Durant ces voyages, j’ai rencontré des personnes que je n’oublierai jamais tant je me sens riche de cette rencontre d’un jour.
    Ce que je trouve aussi merveilleux dans ce genre de rencontres fortuites de quelques heures entre deux inconnus, c’est que chacun est souvent plus disposé à s’ouvrir à l’autre qu’en temps normal dans la vie quotidienne et qu’à la fin du voyage, ce sont deux personnes riches et complices qui se quittent.

  5. ramses Post author

    J’adore ce genre de rencontre, improbable et éphémère, qui ne dure que le temps du vol. Chacun se livre un peu plus que dans la « vraie vie », car il sait que ce sera sans lendemain… Plus on va vers le sud, plus les « bagages à main » sont volumineux (pour échapper à la surtaxe des bagages en soute au-delà de la limite autorisée). Les Egyptiens sont des champions dans cette inflation. Il vaut mieux embarquer dans les premiers, si on veut être sûr de trouver une place dans le casier ! Ca n’a l’air de rien, mais 20kgs de plus par passager en cabine, ça représente 4 à 6 tonnes de surcharge, qui ne sont pas pris en compte dans le calcul du carburant… Il n’est pas rare de voir des bagages refoulés à la porte de l’avion par le personnel naviguant, engendrant des disputes, qui retardent le départ… Tout ce stress pourrait être évité si chacun se comportait de façon responsable et conviviale. J’ai beaucoup appris des comportements humains dans les avions.

  6. eMmA Post author

    Ah ! Une histoire de rencontre dans un avion. Ça me parle bien !
    Je suis toujours surprise quand les gens disent qu’on se parle de moins en moins dans les transports (métro, train, bus avion).
    J’essaie toujours de raconter mes histoires de rencontres, car cela est possible.
    Ta très belle histoire (si bien contée) en est la preuve.
    C’est vrai que souvent le filtre de nos idées préconçues fait comme un voile qui nous empêche de rencontrer l’autre.
    Un livre que son voisin lit et qu’on a déjà lu : voici un prétexte tout trouvé pour engager la conversation ou pour juste faire un signe de connivence, sourire, échanger quelques mots.
    Une fois dans le RER qui me ramenait de Roissy avec des collègues, nous avons ainsi discuté par hasard avec une amie de Anna Gavalda. Depuis, grâce à son adresse mail que m’a confié cette inconnue, j’échange avec l’une de mes auteures préférées…
    Mais ça c’est une autre histoire.
    Merci pour ce très joli post qui montre que l’on peut encore communiquer…
    eMmA

  7. anti Post author

    Très beaux tous ces commentaires en effet, et ravie, ravie, ravie de te lire à nouveau ici Béatrice 😉

    « je trouve aussi merveilleux dans ce genre de rencontres fortuites de quelques heures entre deux inconnus, (….) chacun est souvent plus disposé à s’ouvrir à l’autre qu’en temps normal dans la vie quotidienne  »

    Je me faisais la remarque dans la voiture tout à l’heure, que c’est exactement comme dans les cafés. J’ai des souvenirs comme ça de rencontres improbables et inoubliables aussi.

    Ces lieux neutres sont tout à fait propices aux échanges intenses.

    Comme toi Emma, je suis surprise de la remarque qu’on se parle de moins en moins. C’est vrai pourtant, ça se voit, néanmoins, j’ai la chance de rencontrer souvent des gens, comme ça, même dans la rue ! Peut-être que si on est ouvert, ça se voit et qu’on est plus facilement abordés ?

    anti

  8. Béatrice Post author

    Tout à fait de ton avis, anti ! En général, quand on est ouvert, ça se voit, ça se sent… et les portes des autres s’ouvrent aussi à leur tour.
    D’ailleurs, lors de mes voyages en Allemagne, j’ai fait presque toutes mes rencontres formidables lors du trajet « aller » qui m’emmenait outre-Rhin auprès de mon bien-aimé… Lors de ces trajets, j’étais heureuse et ouverte. J’ai très rarement fait de rencontres lors du trajet du « retour » alors que j’étais plutôt renfermée et triste d’avoir dû quitter à nouveau pour plusieurs semaines l’être aimé. Le fait que je n’aie pas fait de rencontres lors de ces derniers trajets n’était pas dû aux autres qui n’étaient certainement pas moins intéressants ou sympathiques mais à moi-même qui étais alors moins prête à échanger !

    Béatrice, ravie, ravie, ravie aussi.

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