Le désert…

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Photo Edelo (c’est même pas un jeu de mot de moi !!!)

Le thème du désert est fréquent dans nos discussions et intervient différemment dans nos notes comme dans celle de Anna : « Les dunes qui chantent » ou encore dans celle consacrée à « Y’a pas d’embouteillage dans le désert » de Moussa Ag Assarid : « Je suis né berger nomade… »

Au delà de son sens principal, le mot désert désigne également quelques réalités proches.

Le mot désert désignait en ancien français non pas des étendues stériles et vides de végétation, mais toute vaste zone inhabitée et non cultivée par l’Homme, en particulier les forêts profondes qui abritaient par exemple des moines ermites qui « allaient au désert » pour y vivre en méditation.

À titre d’exemple l’ancien Hainaut franco-belge (pagus Fanomartensis) était probablement encore au XIe siècle presque couvert de la vaste forêts (forêt charbonnière), elle-même relique de l’immense forêt d’Ardenne cité par César ; ce ne fut qu’au VIIe siècle, après les premiers grands défrichements, que Soignies, le Rœulx, Saint-Ghislain, et d’autres villes, s’y formèrent, « au milieu de forêts épaisses et dans de véritables déserts ».

On parle aussi du Désert de la Chartreuse à propos de la zone de silence, en montagne, située autour du monastère de la Grande-Chartreuse en Dauphiné (France). (Source Wikipédia).

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Le désert, à l’instar de la montagne, figure souvent un challenge. Il y a dans le désert quelque chose, quelqu’un a affronter.

Le désert désigne à la fois l’ignorance, la solitude, mais aussi l’indifférentiation principielle et l’étendue superficielle, stérile, sous laquelle doit être recherchée la réalité.

Dans le Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier & Alain Gheerbrant on peut lire :

« On remarque que cette quête de l’Essence (dans l’Islam) évoque la quête de la Terre Promise par les Hébreux à travers le désert du Sinaï, ainsi que la quête du Graal.

Dans l’ésotérisme ismaëlien, le désert, c’est l’être extérieur, le corps, le monde, le littéralisme, qu’on parcours en aveugle sans apercevoir l’Etre divin caché à l’intérieur de ces apparences. D’ailleurs, le désert selon St Matthieu (12, 43) est peuplé de démons.

Tout au contraire, pour un Richard Saint Victor, le désert est le coeur, le lieu de vie erémitique intériorisé. La contradiction n’est toutefois qu’apparente, car Jésus fut tenté au désert et les ermites – tel Saint Antoine – y subirent l’assaut des démons, les ermites du désert du coeur n’y échappent sans doute pas d’avantage. Leur désert est celui des désirs et des images diaboliques exorcisés.

Shankarachârya utilise le symbolisme du désert (marû), plutôt dans le sens de l’indifférenciation principielle, pour signifier l’uniformité principielle et indifférenciée, en dehors de laquelle rien n’existe qu’en mode illusoire, à la façon du mirage.

Chez Maître Eckhart, le désert où règne Dieu seul est indifférenciation retrouvée par expérience spitituelle, identique en cela à la mer du symbolisme bouddhique. Chez Angelus Silesius, la Déité est le désert, et même : je dois monter encore plus haut que Dieu, dans un désert, c’est-à-dire jusqu’à l’indistinction du principe.

Au prix d’un paradoxe verbal, on peut affirmer que le symbole du désert est l’un des plus fertile de la Bible.

Terre aride, désolée, sans habitants, le désert signifie pour l’homme le monde éloigné de Dieu, on l’a vu, le repaire des démons (Matthieu 12, 43; Luc 8, 29), le lieu du châtiment d’Israël (Deutéronome 29, 5) et de la tentation de Jésus (Marc 1, 12).

Toutefois, les écrivains bibliqus ne peuvent considérer qu’il y ait des circonstances plus fortes que leur Dieu. C’est ainsi que, pour reprendre les précédents exemples, le séjour d’Israël au désert est regardé par les prophètes (OSée 2, 16, 13, 5) comme le temps où le peuple devait s’en remettre entièrement à la seule grâce de Dieu. De même, Jésus, victorieux du tentateur, est servi, au désert, par les anges (Marc 1, 13).

C’est pourquoi, les moines du christianisme ultérieur se retireront dans le désert comme ermites (désert se dit en grec érèmos), pour y affronter leur nature et celle du monde avec la seule aide de Dieu. La teneur symbolique du terme apparaît ici particulièrement bien, puisuqe très vite on ne cru plus nécessaire de se retirer matériellemen au désert pour mener une vie érémitique.

(…)

L’ambivalence du symbole est éclatante, à partir de la seule image de la solitude : c’est la stérilité, sans Dieu; c’est la fécondité, avec Dieu, mais due à Dieu seul. Le désert révèle la suprématie de la grâce : dans l’ordre spirituel rien n’existe sans elle, tout existe par elle et par elle seule ».

441509788.jpg Le désert m’évoque toujours le Désert des Tartares de Dino Buzzati et bien sûr, Le Petit Prince de Saint Exupéry.

D’avoir recopié ce passage du Dictionnaire des symboles, je repense à ces retraites choisies ou forcées narées dans L’Oracle della Luna ou encore Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier.

Pour les parisiens, vendredi 13 mars 2009 de 21:20 – 23:20, se tiendra un séminaire de O. DOUVILLE sur le thème bâteau de « Mélancolie et création », organisée par « anthropologie et psychanalyse ». Lieu : Espace Analytique, 12, rue de Bourgogne 75007 Paris

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La Mélancholia de Dürer.

« Le désert en soi » un exposé de Marianne Carabin qui sera commenté par Olivier Douville :

« Il en est du vide comme de l’égoïsme : on ne s’en sort pas ». De cette assertion de Pierre Fedida, nous avons fait le point de départ de notre interrogation. Mélancolie et autobiographie peuvent-elles s’articuler ? Sachant qu’il n’y a pas à proprement parler de « discours mélancolique », comment le sujet mélancolique peut-il inscrire sa lettre sur le vide sidéral et minéral de sa psyché désertifiée ?

On partira d’un rêve de Leiris publié dans L’Age d’homme en 1939 (Folio, p. 136, en exergue au chapitre VI) dans lequel l’auteur évoque de façon ambiguë « le désert en soi » : aussi bien le désert à l’intérieur de soi, que le désert comme substance, l’être-désert.

Si le « désert en soi » est une métaphore de la psyché mélancolique, comment l’écriture peut-elle donner forme à cet espace aride et stérile ? La métaphore et le rêve permettront au sujet de passer du « désert en soi » à la « lettre pour soi ».

Cela dit, nous, nous le savons depuis un moment déjà que l’écrit libère !

anti, envie de méharé.

18 Replies to “Le désert…”

  1. Anna Galore

    Superbe tour d’horizon !

    A lire et relire, tellement tout cet article est riche et résonne d’idées fortes.

    Anna, je reprendrais bien un peu de désert

  2. anti

    Super commentaire ! Plein de choses à découvrir encore.

    Pour ajouter juste une chose : « A affronter ou à découvrir » , affronter, à mes yeux, c’est découvrir.

    anti, qu’allez-vous découvrir aujourd’hui ?

  3. Sapotille

    Aujourd’hui j’ai découvert (avec preuves à l’appui) que les gens de mon village (certains au moins) sont encore plus cool que je ne le pensais..

    Oui, magnifique sujet, propice à des rêveries, imaginations , réflexions, méditations en tous genre…

  4. voiedoree

    je retiens !désert se dit en grec érèmos), aujourd’hui désert se dit erémiste

    Avez vous lu Maitre Eckart ?

    Pas facile mais prodigieux

    heu oui revenons au sujet

    Seul dans le désert ?
    Meilleur moyen de se retrouver…..

  5. Netsah (Anna's son)

    « anti, qu’allez-vous découvrir aujourd’hui ? »

    Aujourd’hui j’ai découvert un désert.. Celui de mon ordi que j’ai du reformaté pff..

    Netsah, échange puces de sables contre puces électroniques

  6. ramses

    Le désert est un lieu de méditation, où l’on est confronté avec soi-même. Le Sinaï recèle de nombreux monastères (le plus célèbre étant Ste-Catherine), où les moines vivent reclus et coupés du monde extérieur… Grâce à des forages (l’eau est abondante en sous-sol), ils cultivent des légumes et des fruits et ont aussi un coq et quelques poules, un bouc et quelques chèvres, qui leur permettent de vivre en autarcie… Ils ne connaissent pas la crise ! Drôle de vie, quand même…

  7. Antiochus

    Très intéressante note sur le désert … sujet inépuisable de réflexion et de méditation … Comme par hasard (sourire narquois) j’ai un article sur la symbolique du désert dans mes cartons … je le publierai ces jours-ci avec un lien vers la présente note … Antiochus-pas-vraiment-étonné !

  8. anti

    Génial ! Je me réjouis déjà à l’idée de lire ton article. En travaillant sur celui-ci, j’avais des envies de poursuivre les recherches tellement le sujet est vaste et beau, à l’image du Désert lui-même. Au bout de plusieurs jours de pause, je l’ai mis en ligne mais il va de soi qu’un sujet pareil n’est jamais achevé…

    anti, en chemin et pas vraiment étonnée non plus 😉

  9. anti

    J’ai reçu un très beau texte de Moebius de la part de Jean-Gabriel Foucaud aujourd’hui, il a toute sa place ici :

    Quelques extraits d’interview :

    « Quand j’avais 16-17 ans j’ai traversé le désert en Mexique, pas un désert avec des ondulations comme au Sahara, mais un désert plat, de pierres et cactus. Et moi j’étais collé à la fenêtre de l’autocar, complètement halluciné par cette beauté. Quand on s’est arrêté à un relais, une casemate posée sur le sable, je suis entré dans un couloir un peu sombre, une autre porte s’est ouverte sur le désert : cette vision m’a carbonisé complètement et m’a marquée, ainsi que mon œuvre, à vie. C’est pourquoi tous mes personnages errent dans des déserts. »

    « Aujourd’hui la seule façon possible de s’évader, c’est d’aller dans des déserts conceptuels, c’est à dire dans des endroits où il y a peu de monde, en croyant des choses que les autres ne croient pas et en faisant des choses que les autres ne font pas. »

    « Dans la quête spirituelle on cherche des voies, des clés, des portes. On tâtonne et souvent on entre dans une pratique qui a fait ses preuves soit au sein d’une multinationale religieuse soit dans un groupe privé. Mais, après avoir essayé plein de choses, je fais aujourd’hui partie des solitaires : et c’est mon dessin qui témoigne de ma spiritualité, qui désencombre mon esprit, et me permet de capter une énergie qui sera, je l’espère, d’utilité publique. Pour aider au désencombrement général. »

    « Dans son exposition chez Cartier, Kitano met des pièces d’horloges en vrac, sur une membrane qui saute, et dit : Combien de temps va-t-il falloir pour que les vibrations fassent que l’horloge soit remontée par le hasard ! Non, le hasard ne peut pas tout faire, il y a un moment donné où il faut mettre en action les systèmes dont on dispose pour ordonner les choses, ordonner le monde et s’ordonner soit même ! »

    « Je m’intéresse beaucoup à la science car je pense qu’elle est le chemin vers une nouvelle perception d’un concept de Dieu qui soit réconcilié avec tout ce qui est de l’ordre de l’intuition empirique, et de la révélation hallucinatoire. A un moment donné il va falloir mettre en accord ce qui est la conséquence même de ce que découvre la science, c’est à dire que nous faisons partie de l’univers, que nous sommes constitués d’une façon absolue par ce qui constitue l’univers dans sa dimension de temps, d’espace, et d’énergie, dans sa conception vibratoire. On a une sensation de proximité avec tout ça même si en même temps on a surtout la sensation d’être devant un mur, un mystère. C’est ça qui fait notre humanité : on a accès à une interrogation sans réponse. »

    « Ce qui m’embête dans les religions c’est que qu’elles finissent toujours en idolâtrie, en récupération, en rituels externes qui perdent leur vraie raison d’être, des clés pour passer les portes de la perception et faire sortir ce qu’il y a à l’intérieur de soi. Y-a-t-il une vie avant la mort, reste la seule vraie question ! »

    « J’ai soixante douze ans. Pendant près de 20 ans j’ai essayé de suivre les enseignements du Don Juan de Castaneda. Et Don Juan dit que dans une recherche de réalisation il faut affronter le dernier ennemi. La dernière danse, c’est celle de la désintégration, de la mort, et il faut l’aborder comme un guerrier, c’est à dire avec tout son bagage de lucidité, de force, de capacité à comprendre, à s’emparer des choses et à leur donner du sens. Alors évidemment, voici quelque chose qui se construit, et ça se construit sous la risée générale ! Pourquoi tu ne bois pas ? Pourquoi tu ne fumes pas ? Parce que je veux mourir en pleine forme ! Hahaha, quel clown ! Donc j’ai fait ça pendant 20 ans et puis je me suis dit qu’au fond, peut être que la meilleure façon de se préparer à mourir, est-elle de vivre comme tout le monde et de ne pas se sentir différent. Parce que finalement c’est un poison que de se sentir différent. Oui, j’ai envoyé balader l’austérité, j’ai trouvé que cela me rendait puant de prétention dans mon rapport avec les autres. »

    « Le vieillissement est une drôle de pochette surprise, on ne sait pas ce qu’il y a dedans, tous les jours on l’ouvre et on trouve un truc nouveau ou un truc en moins, on ne sait pas. Alors évidemment on espère être un beau vieillard plein de sagesse, plein de vitalité surprenante… »

  10. Anna Galore

    Moebius (est-ce le même ? le dessinateur de L’Incal et de Blueberry sous son nom de Jean Giraud ?) nous a quittés il y a quelques jours. C’était un extraordinaire artiste aux talents multiformes, capable de dessiner dans des styles très différents suivant le pseudo sous lequel il se présentait.

  11. anti

    Oui, je remets tout ça en note pour 11h afin de lui donner une meilleure visibilité et que ces extraits profitent à tous 😉

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