La danseuse et Salomé

Au cours de notre promenade à Arles samedi, j’ai (re)trouvé cette carte postale nommée « La danseuse d’Orissi, Inde ». La photo est d’Ashvin Gatha et la carte est éditée par « Comme un voyage ».

J’avais acheté la même carte il y a plusieurs années et elle m’avait servie de source d’inspiration pour « Salomé pleure », une nouvelle devenue ensuite un chapitre des « Trois Perles de Domérat ». Un petit bonheur tout simple de l’avoir à nouveau chez moi.

2 Replies to “La danseuse et Salomé”

  1. anti Post author

    Pour le plaisir alors…

    Il n’y a qu’une chose qui puisse rendre un rêve impossible, c’est la peur d’échouer. (Paulo Coelho)

    Salomé pleure

    Salomé pleure. Elle pleure comme elle a toujours vécu, avec douceur, sans heurt. Les larmes coulent simplement de ses yeux sans à coup, comme deux petits ruisseaux au tout début de leur source, un mince filet d’eau presque immobile. Salomé ne sanglote pas, elle respire lentement, elle a les yeux mi-clos, la tête légèrement baissée et elle pleure. Elle a revêtu une robe traditionnelle, elle est agenouillée dans la grande pièce sombre, les fesses posées sur ses talons, le dos droit, les bras posés sur ses cuisses. Devant elle se trouve un bol, rempli d’une poudre grise très fine. Ce sont les cendres de l’amour infini qui l’a envahie. Et quand elle respire, les particules volent dans l’air en une poussière légère et impalpable. Salomé inhale à chaque inspiration un peu de cette brume, un peu de ce qui subsiste de cet amour. Elle sent pénétrer en elle le goût amer de ce qui reste de l’âme de cet amour insaisissable. Et Salomé, malgré son immobilité et sa respiration lente, sent son ventre qui se tord et sa peau qui la brûle, parce qu’il est parti et qu’elle ne sait pas s’il reviendra.

    Salomé a 30 ans. Elle tient une galerie d’art, dans une petite rue qui donne sur le quartier Saint-Paul. Elle a fait les Beaux-Arts. Elle adore lire, dessiner, sortir, rire et aussi faire l’amour. Son peintre favori est Dali. Lorsqu’elle avait 10 ans, elle est allée voir avec sa tante l’immense exposition qui lui était consacrée à Beaubourg et elle n’arrivait plus à quitter le musée. Devenue adulte, elle a fait plusieurs fois le voyage jusqu’à Figueras et bien sûr, Port-Lligat. Son autre grande passion est la photographie. Elle a plusieurs appareils, une panoplie d’objectifs et tout le matériel pour faire ses développements elle-même dans un grand débarras de son appartement, qu’elle a recyclé en chambre noire. Parce qu’elle aime les explosions de couleurs, elle porte des vêtements aux tonalités acidulées et elle se teint les cheveux de nuances improbables. En ce moment, ils sont d’un vert lumineux. Mais sur elle, rien ne semble artificiel.

    Sa beauté est lumineuse. Quand elle est quelque part, elle a ce rayonnement qui fait qu’on ne voit plus qu’elle. Les hommes ne peuvent s’empêcher d’avoir une pensée de désir et les femmes de ressentir une bouffée d’envie – et parfois de désir aussi. Salomé est douce, elle n’essaie pas d’écraser les autres, elle ne se sent pas supérieure ou unique, elle ne cherche pas à séduire. Elle est simplement divine de naturel et de grâce. Sa voix seule peut faire fondre le cœur le plus glacé. Parce qu’elle aime donner du plaisir à son corps, elle a eu beaucoup d’amants d’une nuit, quelques amantes aussi et un grand amour. Comme souvent, il a été destructeur. Il lui a fallu deux ans pour se reconstruire, pour se remettre à être la Salomé qui aime la vie, qui est la vie.

    Et puis, elle a rencontré Charlie. C’était il y a trois semaines, quelques jours après ce fameux réveillon de l’an 2000. Quand elle y repense, elle a l’impression qu’il s’est écoulé des années, qu’elle le connaît depuis toujours, que le temps d’avant lui n’est qu’un vague souvenir. Trois semaines…

    Salomé se rappelle. Tout a commencé le jour où elle a reçu le mail « Sauvez Amy », suivi de la mise en garde de Charlie. Salomé lui avait alors répondu par un petit mot de remerciement.

    Charlie lui a répondu. Très vite, il lui a demandé de lui dire ce qu’elle aimait et d’où elle venait. Parce que Salomé le trouvait gentil de s’intéresser à elle alors qu’ils ne s’étaient jamais vus, elle lui a raconté – son amour de l’art, son plaisir de vivre, ses origines mouvementées de descendante d’esclave, rien de très intime si ce n’est un détail qui va tout faire basculer : elle lui écrit aussi, en toute candeur, peut-être aussi un petit peu par jeu, qu’elle aime faire l’amour et qu’en ce moment elle se sent seule. En retour, elle lui a demandé de lui dire ce qu’il aimait et ce qu’avait été sa vie.

    Il lui a répondu par un long message où il a décrit son enfance, elle aussi africaine puisqu’il est né à Essaouira, au Maroc, au bord de l’océan, son arrivée à Toulouse quelques années plus tard où il a découvert pour la première fois la télévision et la neige, ses études qui l’ont mené vers l’informatique, sa passion pour toutes les formes de création depuis la littérature jusqu’au cinéma en passant par les arts plastiques et la musique, les musées qu’il a visités, son passé de musicien, sa vie sentimentale remplie de bouleversements et de moments de magie, son a priori de confiance envers les gens, le poids qu’il donne à l’amitié, la douleur qu’il ressent quand il aime quelqu’un qui ne l’aime pas, son goût pour les voyages et la découverte des gens et des cultures, sa sensibilité souvent à fleur de peau et pour finir des mots qui rebondissent sur la confidence trop intime de Salomé et qui vont finir de nouer leur destin. Il écrit : « Je suis affamé de vie, d’amour, d’émotions, de plaisir. Et donc, bien sûr, j’aime faire l’amour parce que quand on fait l’amour, il y a tout ça à la fois ».

    A partir de là, tout s’est accéléré. Ils se sont mis à aller plus profond dans leur découverte l’un de l’autre, échangeant jusqu’à vingt messages par jour. Au bout du troisième jour, Salomé lui écrit qu’elle en a le vertige, qu’elle ne comprend pas ce qui lui arrive, qu’elle se sent hypnotisée par son écran, guettant le mail suivant de Charlie, trouvant le temps interminable quand il n’arrive pas assez vite.

    Alors, elle lui dit : « C’est fou, mes doigts sont irrésistiblement attirés par le clavier, l’envie de communiquer avec toi me démange et me dérange aussi! J’ai envie de te voir, de t’entendre et en même temps j’aimerais que ça reste tout le temps comme ça, et puis j’ai un espèce de sentiment de culpabilité naissant, je ne veux pas perturber ton existence, tu n’es pas seul… au secours, je tombe… ».

    Les mots qu’il lui répond finissent de la faire basculer.

    > j’ai envie de te voir, de t’entendre et en même temps
    > j’aimerais que ça reste tout le temps comme ça,

    ce sera comme tu voudras que ce soit, je ne veux te forcer à rien, je veux juste que tout soit bien entre nous deux… mais moi aussi je meurs d’envie de te voir et de t’avoir tout près de moi pour continuer à nous parler et à nous caresser nos âmes autant que nos corps…

    > et puis j’ai un espèce de sentiment de culpabilité
    > naissant, je ne veux pas perturber ton existence, tu n’es pas seul…

    c’est ta vie et la mienne, ton cœur et le mien, ça ne concerne personne d’autre…

    > au secours, je tombe…
    tombe avec moi, nous allons voler plus haut que les anges…

    Elle reste en arrêt devant ces mots, un sourire rêveur éclairant son visage noble et beau. Elle lui répond qu’elle adore tout ce qu’il lui a écrit depuis trois jours, qu’elle n’a jamais ressenti une émotion aussi particulière, que ses mots sont magnifiques, doux et magiques, qu’elle se demande si elle n’est pas en train de rêver. Il lui dit que la magie vient d’elle. C’est déjà le soir, elle s’apprête à quitter son travail, elle lui envoie un dernier mot.

    Je vais partir dans 5 minutes, trajet en voiture, environ 45 min avant d’arriver chez moi (bouchons!!!). En voiture, j’écoute FIP, il y a toujours de bonnes musiques et les animatrices ont une voix tellement douce. Je fais 2 ou 3 courses, je monte à mon appart, 1 thé, 1 yaourt (j’adore les yaourts!!) et je ressors, vite la gym, je vais rater mon super cours de body fitness perfect!
    2 heures plus tard, je rentre, il fait nuit et froid…
    une douche, une soupe ou une salade… (la cuisine et moi, ça fait deux !)
    alors, télé ou lecture?
    ce soir ce sera « blow out » de brian de palma sur canal, puis lecture, en ce moment « le parfum » de patrick süskind que j’adore, j’ai aussi lu un autre livre de lui, « la contrebasse »…
    Quoi, une heure du mat’, déjà! Extinction des feux, je m’endors paisiblement dans ma jolie chambre pleine de couleurs…
    à demain bisou
    Salomé

    Charlie reste pensif, dans la calme solitude de son bureau déserté. La nuit est déjà tombée depuis une heure. Il ferme les yeux, il revisualise tout ce que Salomé vient de lui raconter. Il s’imagine être elle, il voit sa vie de l’intérieur, il sent ce qu’elle ressent. Il se met à lui écrire lui aussi un dernier mot avant de rentrer chez lui.

    Je sais que tu es déjà partie mais je te réponds quand même tout de suite, tant que je suis encore dans l’ambiance de tout ce que nous nous sommes dit aujourd’hui…

    Ce que tu me dis de ton quotidien, c’est exactement ce que j’ai imaginé que tu vivais, ça me fait mal pour toi, je trouve que c’est inhumain et ce n’est pas une consolation de se dire que c’est aussi le quotidien de millions d’autres personnes parce que là, c’est à toi que je rêve et à toi que je parle…

    Je sais depuis le début de notre basculement dans une vraie intimité toi et moi (c’était quand… il y a à peine quelques jours, on dirait une éternité), que si tu m’as ouvert tes portes aussi grandes, c’est parce qu’il y a ce vide froid qui t’entoure alors que tu es une femme pleine de chaleur, de générosité et d’amour et que tu mérites tellement d’être heureuse et d’avoir une vie plus belle. Oui, dès le début, j’ai entendu ta soif d’amour comme si tu me l’avais criée aux oreilles.

    La première fois que tu m’as écrit un mot, j’ai senti que quelque chose comme ça allait se passer, je l’ai senti et je me suis dit que je devais m’imaginer des choses mais c’est comme ça, je suis sûr que tu es pareille que moi et que tu vois des signes partout, des traces de ce qui va arriver, des clés, en tout cas moi j’en vois tout le temps et bien sûr, des fois, ce sont des leurres qui ne mènent nulle part et puis des fois, ces signes sont aussi clairs que si je lisais ce qui allait se passer dans un livre… Et alors que j’aurais pu me dire « oui bon sympa, et alors ? », j’ai senti cette vibration qui voulait dire « je veux entrer dans son cœur et elle veut entrer dans le mien » et c’est bien ce qui est arrivé: je suis rentré dans ton cœur et tu es rentré dans le mien, quoi que cela devienne (parce que ça, il n’y a que l’avenir qui le dira)…

    Alors voilà, je ne sais pas ce que va devenir notre relation, quels que soient les fantasmes les plus brûlants ou les mots les plus romantiques qu’on échange tous les deux depuis quelques jours, mais s’il y a au moins une chose que je veux faire pour toi, c’est de tenter de combler un peu ce vide et de te donner un peu de ma chaleur pour que tu te sentes un peu plus heureuse et un peu moins seule quand tu pars dans les bouchons, que tu traverses des kilomètres de béton, de froideur et d’indifférence, que tu speedes pour tes courses, que tu speedes pour ta gym et que tu te retrouves seule face à ta télé ou à ton livre, pas par choix mais parce que personne n’a su t’aimer comme tu devrais l’être. Et tu mérites tellement d’être aimée, ma douce amie, ma perle précieuse…

    Alors, à distance, sans te voir, sans t’entendre, j’envoie ce que je peux de mon âme caresser la tienne, lécher tes blessures, réchauffer ton cœur, et te serrer contre moi au plus profond de tes rêves… dans ta jolie chambre pleine de couleurs, je te regarde avec douceur t’endormir un sourire aux lèvres et je me sens heureux parce que depuis quelques jours ce sourire est pour moi…

    tendrement,
    Charlie

    Au matin suivant, quand elle arrive à son travail et qu’elle lit ces lignes, Salomé est bouleversée, transpercée. Charlie l’a décrite mieux qu’elle n’aurait su le faire elle-même, il a cristallisé tout ce dont elle n’a jamais été vraiment consciente, il a lu dans son cœur et vu la dérive de sa vie et le malaise de sa solitude. Et surtout, elle sent dans ses mots une chaleur et un réconfort que personne ne lui a jamais montrés auparavant, même aux meilleurs moments de sa vie avec les hommes qu’elle a aimés. Elle lui envoie un court message plein d’émotion. Charlie, en le lisant, se sent simplement heureux d’exister.

    anti

  2. Anna Post author

    (et la suite…)

    Les jours suivants, leurs échanges se font de plus en plus passionnés, les dernières digues sont rompues et alors qu’ils ne se sont jamais rencontrés de leur vie autrement qu’au travers de leurs mails, ils se parlent désormais de cœur à cœur, d’âme à âme. Ils ont presque les mêmes mots pour décrire leur émotion commune, ce mélange de bonheur auquel ils n’osent pas complètement croire et de trouble dû à la soudaineté du changement de leur vie intérieure. Ils échangent des photos d’eux, découvrent leur visage, aiment ce qu’ils voient. Charlie est tellement émerveillé par la beauté de Salomé qu’il lui dit à quel point il est heureux de l’avoir connu et plu sans la voir, parce que s’il avait su qu’elle était si belle, il n’aurait jamais osé lui adresser la parole. Salomé lui répond que c’est elle qui est intimidée de plaire à quelqu’un d’aussi intensément doux et aimant que Charlie.

    L’un et l’autre ont désormais une envie irrépressible de se rencontrer en chair et en os, de se toucher, de se serrer dans les bras l’un de l’autre, de se caresser, de faire l’amour. Parce que Charlie ne vit pas seul, même s’il ne sait plus il en est, il se sent perdu et ne sait pas ce que tout cet amour inattendu va devenir. Salomé comprend, elle ne veut rien faire non plus pour chambouler les choses. Alors, pendant des jours et des jours, ils continuent à ne s’aimer que dans cet univers virtuel, ce cyberespace où tout est possible, où la distance n’existe pas, où le temps ne compte pas, où les autres n’existent pas.

    Le onzième jour après leur tout premier contact, Salomé se sent prise d’une angoisse soudaine et inexplicable. Elle ne voit plus que les obstacles, réels ou imaginaires, qui rendent son rêve de bonheur impossible. Elle ne se sent plus la force d’espérer quoi que ce soit de cette liaison tellement immatérielle. Elle ne croit plus que tout ce chemin les amène vers un paradis définitif. Tout va s’écrouler tôt ou tard, elle en est certaine, alors autant qu’elle arrête tout, tout de suite, plutôt que de souffrir encore plus, plus tard. Désemparée, elle écrit à Charlie qu’il ne doit plus vouloir la rejoindre pour toujours et qu’il faut qu’ils deviennent de simples amis.

    Charlie est stupéfait, anéanti, assommé. Il est écrasé par ses mots, il a l’impression d’avoir été poignardé, lacéré par la personne qu’il aime le plus au monde, il ne comprend pas.

    Il s’enferme dans le silence.

    Le douzième jour passe.

    Puis le treizième.

    Pas un mot de Charlie.

    Elle n’y tient plus, elle aimerait qu’il lui dise quelque chose, n’importe quoi, tout plutôt que ce silence qui lui enlève toute existence. Alors, juste avant de rentrer chez elle, elle lui écrit à nouveau pour tenter de mieux expliquer ce qu’elle ressent, à quel point sa décision la déchire elle-même.

    Que peut bien faire Charlie en ce moment précis ? Elle essaie de l’imaginer. Est-ce qu’il pense à elle ? Est-ce qu’il a mal comme elle ? Est-ce qu’il est seul comme elle ? Est-ce qu’il l’aime comme elle ?

    Elle sent une appréhension suffocante l’envahir. Son sommeil est secoué de cauchemars horribles, peuplés de démons grimaçants qui torturent de mille façons les âmes des humains tombés en Enfer. Ils la voient, la saisissent dans leurs griffes, l’écartèlent, la démembrent, la dévorent, elle crie, elle crie, elle crie. Elle se réveille en sursaut, épuisée, couverte de sueur, elle a mal partout. Il y a du sang sur son drap, elle s’est écorchée le haut des cuisses en s’agitant pendant son sommeil. Elle fond en larmes.

    Charlie ne voit son mail que le lendemain matin. Il est lui aussi à bout de force, il n’a pas dormi depuis trente heures, il sent les larmes venir lui piquer les yeux, il n’a plus la force de supporter ce qu’elle lui dit, il a l’impression d’être broyé par une immense serre de rapace. Il lui écrit un mail très court et plein de douleur, lui demandant de ne plus jamais lui parler parce que lire ses mots lui fait encore plus mal que rester dans le silence. Si un mail peut hurler à la mort, c’est celui-là.

    Salomé est en larmes, elle lui répond en lui demandant de lui pardonner, qu’elle a eu tort d’écrire ces mots, qu’elle veut qu’ils s’aiment quelles qu’en soient les conséquences. Le lendemain, submergé par l’émotion des jours qu’il vient de passer, il dit d’accord. Elle crie de joie dans son bureau, ses collègues se retournent vers elle, le regard interrogateur. Elle les regarde sans les voir, un sourire béat illuminant son visage. Leur première querelle, leur première réconciliation. Un peu plus tard, elle lui écrit ces mots :

    Mon ange,
    c’est drôle, c’est même extraordinaire, tu réalises que l’on ne s’est jamais vu et pourtant on a déjà une véritable histoire: on s’est connus, on s’est aimés, on s’est séparés, déchirés, on a pleuré, on s’est réconciliés, on s’est liés…
    Tout cela sans se toucher, sans faire l’amour, sans s’embrasser, sans s’enlacer…
    Tu imagines si on se voyait!!!
    c’est incroyable!

    Il répond, en flottant enfin à nouveau dans une douce sérénité.

    Ma divine,
    Je me rappelle de John Lennon qui avait quitté puis retrouvé Yoko Ono, sa compagne. A un journaliste qui l’interrogeait là dessus, il a répondu: « notre séparation a été un échec ». J’adorais cette phrase avant de te connaître, je l’aime encore plus maintenant.
    Tu as raison, c’est extraordinaire, nous sommes unis tous les deux comme peu de gens le sont, Salomé… et je me demande comme toi ce qui va passer entre nous le jour où nous nous verrons…
    Peut-être que la réincarnation existe et que nous avons déjà été amants des centaines de fois dans des vies antérieures et qu’à chaque fois que nos routes se croisent à nouveau, l’amour est là comme une évidence, ancré au fond de nos cœurs pour toujours…
    Ton ange

    Cette fois, ils sont certains tous les deux que leur rencontre physique est imminente. Quel qu’en soit le prix à payer.

    Charlie organise, sans prévenir Salomé, un rendez-vous de travail avec une de ses relations à Paris. Quand il a enfin fixé la date, il envoie ce mail très court : « Je serai avec toi lundi à 19h. Je resterai toute la nuit ». Elle explose de joie.

    Les derniers jours, les dernières heures qui les séparent de leur rencontre sont interminables et délicieux. Ils partagent les mêmes sentiments mêlés pendant le compte à rebours, entre l’excitation de l’événement à venir et la peur panique de ce qui va se passer. Ils se sentent comme deux adolescents qui vont faire l’amour pour la première fois, ils ont peur tous les deux que ce soit raté, ils se rassurent tous les deux en se disant que peu importe ce qui se passera vraiment, la seule chose qui compte ce sera la chaleur d’être ensemble.

    Salomé vient l’attendre à la descente du train. Vingt jours à peine se sont écoulés depuis le premier mail. Ils sont tellement émus qu’ils restent face à face une minute entière à simplement se regarder au fond des yeux avec une intensité qu’ils n’ont jamais connue avant. Puis, comme dans un rêve, ils se retrouvent dans les bras l’un de l’autre, se caressent, s’embrassent, collent leurs lèvres l’un à l’autre, maladroitement puis passionnément, murmurent des mots inaudibles, pleurent et rient à la fois. Au bout d’un long moment, ils parviennent enfin à se décoller l’un de l’autre pour rejoindre la voiture de Salomé. Pendant qu’elle roule vers son appartement, il la regarde tout le temps, hypnotisé. De temps en temps, il caresse avec émerveillement ses cheveux vert acide, crépus et doux. Elle n’ose pas se tourner vers lui de peur d’avoir un accident, elle n’a qu’un seul but : arriver enfin chez elle avec lui.

    Chez elle avec lui. Elle avec lui.

    A peine dans l’appartement simple et beau de Salomé, ils se jettent à nouveau l’un sur l’autre. Très vite, ils se retrouvent sur le lit, nus, se caressant, se couvrant de baisers. Ils font l’amour avec autant de sensualité que de douceur, longtemps, plusieurs fois, insatiables.

    Vers une heure du matin, alors qu’ils viennent de connaître une extase de plus, ils se lèvent, épuisés mais heureux comme des enfants et surtout affamés. Charlie va à la cuisine, fouille dans le frigo, prépare une omelette aux herbes et une salade. Salomé ouvre une bouteille de vin. Ils se régalent de ce repas simple, ils boivent plusieurs verres, ils sont un peu ivres, ils se disent des mots tendres, ils parlent d’art et de création. Charlie lui dit que pour lui, les mots sont le moyen le plus accessible à n’importe qui de créer, pourvu d’être à la fois sincère et sensible. Les mots peuvent tout. Ce sont grâce à de simples mots qu’ils sont tombés amoureux sans se voir. La création est le cri de l’âme.

    Salomé boit ses paroles, lui caresse la bouche du bout des doigts pendant qu’il parle, puis embrasse ses lèvres avec douceur. Charlie voit un des appareils photo de Salomé, le prend, la cadre en gros plan, déclenche. Le flash éclabousse le visage de Salomé, elle rit, lui dit « je vais avoir les yeux rouges, il faut la refaire ». Elle lui reprend l’appareil des mains, fait les réglages nécessaires, lui rend le boîtier. Charlie la photographie à nouveau, cette fois sans flash. Il en fait une autre, puis une autre, puis une autre, alors que Salomé recule en riant vers la chambre. Charlie pose l’appareil.

    Ils s’allongent. Salomé s’endort contre lui presque immédiatement, un sourire merveilleux aux lèvres. Il la regarde dormir, il ne peut pas se résoudre à fermer les yeux tellement le spectacle de son visage lisse et beau comme celui d’un enfant, à quelques centimètres du sien, le fascine. Il finit par s’endormir aussi, sans même s’en rendre compte.

    Vers 4 heures du matin, ils ouvrent tous les deux les yeux en même temps, se sourient, recommencent leurs caresses, font à nouveau l’amour, parlent, parlent, parlent, lèvres contre lèvres, jusqu’à ce que la fatigue les endorme à nouveau. A 7 heures, le réveil sonne. Ils reprennent leurs mots d’amour là où ils se sont arrêtés, ils sont tellement, tellement bien.

    Salomé se lève au bout d’une heure pour préparer du thé et quelques toasts. Ils prennent leur petit déjeuner sur le lit. Ils vont se doucher ensemble, chacun lavant le corps de l’autre en étalant sensuellement le gel douche en une longue caresse de plus. Ils s’habillent, sortent de l’immeuble, se disent au revoir.

    Salomé reprend sa voiture, Charlie va vers le métro pour son rendez-vous. Ils sont chacun encore sur leur nuage mais, en même temps, déjà nostalgiques de la nuit qu’ils viennent de passer.

    Salomé passe une journée interminable à son travail, le manque de sommeil la rend irritable. Elle est ailleurs. La réalité la rattrape : Charlie est parti, Charlie ne vit pas avec elle, Charlie n’est plus là, Charlie lui manque. En fin d’après-midi, elle reçoit un mail de lui. Il est rentré à Londres. Il lui écrit depuis son appartement.

    Ma divine,
    Depuis hier soir je sais pourquoi j’ai vécu jusqu’à maintenant. Pendant une nuit entière, nous avons été la première femme et le premier homme, la fille et le fils de l’Afrique qui se retrouvent après avoir été séparés pendant des millions d’années et qui redonnent un sens au monde. Nous avons connu une bulle de bonheur que beaucoup de gens passent toute une vie sans connaître.
    Je ne sais pas lire l’avenir mais ce moment que nous avons partagé ne disparaîtra jamais de nos cœurs.
    Ton ange.

    Le retour chez elle le soir est terrible. Elle revoit toute leur nuit, elle a presque envie de mourir tellement il lui manque, elle trouve insupportable de devoir attendre pendant peut-être des semaines avant de le revoir. Elle se couche sur le lit, sent l’odeur de Charlie partout sur les draps, se recroqueville en position fœtale, pleure doucement. Elle repense à sa vie chaotique, elle ne voit que le côté noir des choses, elle se dit qu’elle n’a rien, qu’elle n’est rien.

    Alors, venu du fond de sa mémoire, le vieux rite vaudou que lui a montré un jour sa grand-mère ressurgit. Salomé avait 5 ans, elle était amoureuse d’un petit garçon qu’elle avait croisé sur la plage, à Basse-Terre. Elle en avait parlé à sa grand-mère, qui lui avait dit qu’elle pouvait faire chavirer le cœur du petit garçon pour elle. Elle avait alors demandé à Salomé de lui ramener quelque chose appartenant au garçon. Le lendemain, Salomé rassemblant tout son courage avait abordé le garçon et l’avait mis au défi de ne pas crier si elle lui arrachait un cheveu. Il l’avait regardée, interloqué, mais devant la détermination de Salomé, il avait accepté qu’elle le fasse. Il avait même réussi à ne pas crier.

    Salomé avait ensuite ramené le cheveu à sa grand-mère, le tenant dans sa petite main comme un trophée. A la nuit tombée, la vieille dame avait alors pratiqué devant Salomé le rituel magique. Elle avait mis le cheveu dans une coupelle et demandé à Salomé d’y rajouter l’un des siens. Puis, elle avait fait écrire à Salomé sur un bout de papier les mots « que le feu de l’amour enflamme celui que j’aime comme il va enflammer ces cheveux ». Elle avait fait une boulette de la feuille de papier, l’avait rajoutée à la coupelle, craqué une allumette et avait brûlé le tout. Ensuite, elle avait dit à Salomé de respirer doucement au dessus des cendres pour en inhaler quelques fragments, tout en pensant très fort au petit garçon et en se retenant de tousser.

    Et le lendemain, pour le plus grand émerveillement de Salomé, le petit garçon était venu la voir pour lui proposer d’aller jouer avec elle sur la plage.

    Elle avait par la suite toujours voulu croire que c’était grâce au rite et non parce que le fait qu’elle lui eût arraché un cheveu la veille l’avait intrigué au point de vouloir mieux connaître cette étrange – et très mignonne – petite fille.

    Salomé se relève de son lit, court à la salle de bain, ouvre la petite poubelle, récupère un peu des poils de barbe que Charlie a jetés après s’être rasé le matin même. Elle les dépose dans un bol, se coupe quelques cheveux et les rajoute. Elle écrit sur une feuille les mots magiques, en fait une boule, la met dans le bol. Elle pousse la petite table basse de son séjour, pose le bol par terre, se trouve un peu bête. Oh, et puis tant pis, personne ne la voit et pourquoi pas après tout, on ne sait jamais. Pour y croire plus, pour matérialiser un peu de ses racines, elle revient dans sa chambre, prend dans la penderie la jolie robe traditionnelle multicolore que sa grand-mère a faite pour elle lorsqu’elle a eu 18 ans, l’enfile, revient au séjour.

    Elle a mal partout de ne pas avoir Charlie à ses côtés, elle recommence à pleurer silencieusement. Le regard brouillé par les larmes, elle enflamme avec un briquet le contenu du bol, s’agenouille en le regardant se consumer. Quand il ne reste plus de rougeoiement visible, elle broie la cendre avec une cuillère puis agite un peu la main, tout près du bol, pour faire voler la cendre.

    Elle inhale le nuage gris, parvient à ne pas tousser, pense très fort à Charlie. Ses larmes forment deux petits ruisseaux presque immobiles le long de ses joues. En rêvant que demain Charlie reviendra pour toujours, Salomé pleure.

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