Le serpent, l’oiseau et l’animal cornu

Le serpent, l’oiseau (faucon, aigle, condor, vautour, colombe, paon, etc.) et l’animal cornu (bélier, taureau, bouc, élan, etc.) apparaissent dans toutes les cultures les plus anciennes partout autour de la Terre, parfois sous des formes hybrides (serpent+oiseau=dragon ou Quetzalcoatl, par exemple).

L’Egypte

Le nom de ce pays a pour étymologie Ha Ka Ptah, le Temple de l’Esprit de Ptah. Les Grecs l’ont déformé en Aegyptos, d’où vient le nom actuel d’Égypte.

Ptah est le dieu qui a tout créé, le démiurge dont le nom veut dire « celui qui ouvre ». Il est issu de l’océan primordial, Noun, qui n’est pas une divinité à proprement parler. Il est aussi nommé Thot, Atoum ou Amon. À chacun de ces avatars correspond un mythe fondateur aux nuances différentes, dont les symbolismes se complètent harmonieusement. Tous ont un lien direct avec le serpent, l’oiseau et le bélier – qui parfois devient taureau ou bouc ou démon cornu.

Le démon, dans l’Antiquité, n’a pas la connotation négative systématique donnée par le christianisme. Selon Socrate, il est la créature qui transmet aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux « de façon à mettre le Tout en liaison avec lui-même ». C’est pourquoi il est toujours représenté avec des cornes, qui symbolisent à la fois la puissance et la connaissance dans tous les mythes fondateurs de la Terre, tout simplement parce qu’elles semblent jaillir hors de la tête. De là vient l’utilisation d’animaux tels que le bélier ou le taureau pour personnifier certains dieux ancestraux.

Thot est « le seigneur du temps ». Il est dit qu’il inventa l’écriture et le langage et qu’il créa le monde par le verbe, comme Ptah, mais aussi comme Yahvé, le Dieu de la Bible. Il est également connu sous le nom de Hermès Trismégiste, inventeur de l’astronomie et de l’alchimie, architecte de Babel. Il est assimilé à Satan, l’ange de lumière qui s’est opposé à Dieu pour apporter la connaissance aux humains. Son nom égyptien, Djehouti, contient le dessin d’un oiseau et celui d’un serpent entortillé.

Atoum signifie à la fois « tout » et « rien », ce qui est très profond. C’est de sa semence que provient le premier couple dont descendent tous les autres dieux. Certains textes précisent que la semence en question est sa simple parole. Comme Ptah et Thot, il lui a suffi de nommer ses créatures pour qu’elles naissent. Il s’incarne en taureau. Son animal sacré est le serpent. Son hiéroglyphe comprend un faucon.

Amon est différent des autres. Son nom peut se traduire par « le caché ». Il est à la fois le plus ésotérique et le plus présent des dieux. Sous la forme d’un oiseau, il pond dans l’océan primordial l’œuf cosmique d’où tout va naître. Sous la forme d’un serpent, il le féconde. Sous la forme d’un bélier, il exerce son pouvoir sur l’univers. Au travers de cette triade, il apparaît dans la totalité des autres religions et cultures de la planète, bien au-delà du bassin méditerranéen, des Mayas aux Chinois, des Hopis aux Tibétains, des Aborigènes aux Dogons… et même chez les catholiques : le serpent s’y fait tentateur sous les traits de Samaël, l’oiseau apparaît en aigle de Patmos ou en Saint-Esprit et le bélier devient bouc pour incarner le Diable en personne.

La compagne d’Amon s’appelle Mout, ce qui veut dire, tout simplement, la Mère. Ses particularités dépassent largement l’image apaisante de la maternité. Elle est la déesse vautour qui ramène les hommes à la vie, ressemblant ainsi à la fois à Horus et à Isis. Elle prend également l’apparence d’une lionne redoutable qui déchire ceux qui lui déplaisent. Elle porte un disque solaire entouré d’un serpent. Le fils qu’elle a d’Amon est le dieu de la Lune. Elle est née de l’eau primordiale et ses éléments sont la terre, l’air et le feu. Est-ce l’un des multiples avatars de Lilith? Elle en a, en effet, tous les attributs, ceux de la féminité : la fertilité et la puissance, la férocité et la tendresse, la sensualité et l’effacement, la fragilité et la complétude, la lumière et la nuit, la vie et la mort.

Amon finit par absorber Rê le soleil pour devenir Amon Rê. Amon le Secret et Rê le Lumineux. Amon Rê, le Très Lumineux Secret.

La palette de Narmer

1103578154.jpgCette pierre, dont on voit ici les deux faces, a été retrouvée dans la nécropole d’Abydos, la plus ancienne d’Egypte. Elle représente Narmer, un roi égyptien d’avant les Pharaons. Il est le successeur du roi Scorpion (qui tient un rôle important dans « La femme primordiale » mais c’est une autre histoire) qui lui-même descend directement d’Horus, le dieu faucon fils d’Isis et Osiris.
Elle est un autre exemple de l’association typique de plusieurs symboles fondamentaux à base d’animaux.
– en haut, deux têtes cornues (sans doute la déesse Hathor). Les dieux cornus sont parmi les plus anciens qui soient et apparaissent dans toutes les religions primitives autour de la Terre. Les cornes symbolisent la puissance et la prospérité (à cause de l’animal dont elles proviennent: le taureau, la vache). Leur sens ne devient négatif qu’avec la religion chrétienne et sa représentation du diable avec des cornes, seule façon qu’a trouvé l’Eglise pour tenter de faire disparaître ce culte « païen » du dieu cornu chez ses fidèles. J’en parle dans « Le miroir noir », en particulier l’extrait « Hérésie » qui est dans la section « Extraits de mes livres ».
– à gauche au milieu, deux animaux mythiques dont les corps sont félins et les cous+têtes sont clairement des serpents qui s’entrecroisent en double caducée (l’un des rares vestiges contemporains où le serpent a gardé un sens positif). Là encore, avant la Bible, le serpent avait majoritairement des significations positives dans toutes les religions: le savoir (d’où le caducée des médecins et d’où aussi le serpent associé à l’arbre de la connaissance dans la Genèse), la sensualité (à cause de sa forme, il peut être vu comme à la fois un pénis et un vagin), l’immortalité (parce que le serpent mue). Un passage du « Drap de soie du temps » décrit tous ces aspects-là.
– à droite, le personnage principal est le roi Narmer, avec déjà la barbe rituelle tressée que porteront ensuite tous les pharaons (même les femmes). Il asservit ses ennemis sous la protection d’Horus, le faucon.

Les Aztèques

Quetzalcoatl dont le nom signifie « serpent à plumes » et « jumeau précieux » était une divinité majeure du panthéon aztèque, aux origines archaïques. En tant que l’un des quatre dieux créateurs, il joua un rôle déterminant dans le mythe des cinq Soleils. Il revêtait aussi de nombreuses formes, les plus célèbres étant le dieu du vent Ehecatl (le dieu bienveillant du Savoir et des Artisans, le dieu des Jumeaux) et le Serpent à Plumes.
Le concept de Serpent à Plumes remonte au moins à la civilisation de Teotihuacan (IIIe-VIIIe ap. J.-C.), la grande cité du plateau central du Mexique. A cette époque, Quetzalcoatl incarnait probablement une divinité de la végétation et était étroitement lié au dieu de la Pluie Tlaloc. Avec les Toltèques, du IXe au XIIe, il devint le dieu de l’Étoile du Matin et du Soir, et c’est sous cette forme qu’il fut vénéré dans la capitale toltèque de Tula.

Les Aztèques intégrèrent Quetzalcoatl et le vénérèrent comme patron des prêtres, inventeur du calendrier et protecteur des artisans. Avec son jumeau, le dieu à tête de chien Xolotl, il pénétra dans l’Inframonde, appelé Mictlan, où il trouva les ossements d’un homme et d’une femme morts lors des quatre cataclysmes cosmiques. Il s’empara des ossements brisés et fuit la colère du seigneur du royaume des Morts. Il arriva ensuite devant la déesse du Foyer Cihuacoatl (Femme Serpent) qui broya les os. Quetzalcoatl les arrosa du sang de son pénis et c’est ainsi que l’humanité fut créée une nouvelle fois.

Il est difficile de dissocier le Quetzalcoatl mythique au roi-prêtre toltèque Topiltzin Quetzalcoatl qui aurait réellement existé et était lui aussi lié au Serpent à Plumes. Cet amalgame est décrit dans l’histoire de sa rivalité avec Tezcatlipoca, le dieu de la Nuit et du Nord.
Tandis que Quetzalcoatl demandait à ses sujets de faire des sacrifices pacifiques (offrande de jade, d’oiseaux, de serpents, de papillons), Tezcatlipoca voulait imposer des rituels plus sanglants. Ils s’affrontèrent et Quetzalcoatl fut expulsé de Tula en 987 ap. J.-C. Il se rendit avec son peuple vers le golfe du Mexique, s’immola sur un bûcher et ressuscita sous la forme de la planète Vénus.

Dans une autre version, Quetzalcoatl s’embarqua sur un radeau de serpents et disparut à l’horizon vers l’est. On racontait qu’il reviendrait un jour. Cette prophétie fut exploitée ensuite par Cortès qui, lorsqu’il toucha le sol mexicain en 1519, fut pris par l’empereur aztèque Moctezuma pour Quetzalcoatl venant reprendre possession de son royaume.

source : Quetzalcoatl (merci à Réginelle pour ces infos)

La Mésopotamie

Les deux divinités les plus connues sont Lilith et Pazuzu.

Lilith (aussi connue sous le nom d’Ishtar, Astarté ou Inanna dans cette région) est toujours représentée avec un oiseau (chouette ou hibou) et a pour amant favori Samaël (appelé aussi Satan, Lucifer, etc.) qui a la tête ornée de cornes (il apporte la Connaissance) et aime à se transformer en serpent (la sensualité). Je n’en dirai pas plus sur Lilith ici pour ne pas dévier du sujet de ce fil mais j’en parle abondamment dans plusieurs de mes romans.

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De gauche à droite: Ishtar (Astarté), la déesse aux serpents, Athena. La chouette, présente chez les trois divinités, permet de comprendre qu’elles n’en font qu’une: Lilith.

Pazuzu a un muffle de bête sauvage, un pénis en forme de serpent, une queue de scorpion, des talons de rapace, des griffes de lion et quatre ailes. Il montre le ciel de sa main droite et la terre de sa main gauche (position également adoptée sur certaines statues de Boudda). Son aspect effrayant ne veut pas dire qu’il est mauvais mais puissant. Il est le dieu protecteur des femmes enceintes que Lamashtu veut faire mourir en couches. Lamashtu est l’avatar le plus noir de Lilith. Pazuzu est le seul être capable non seulement de tenir tête à Lilith quand elle est en colère mais de la faire reculer et abandonner ses proies – ce que même Dieu n’est pas parvenu à faire (voir la version de la genèse qui figure dans le Zohar et le Coran).

pazuzu

On retrouve cette même notion de divinité à l’aspect effrayant mais pourtant protectrice des humains chez les bouddhistes tibétains, avec Mahakala (« le Grand Obscur »).

La Phénicie

La déesse Tanit est phénicienne. Son nom signifie « déesse Serpent ». Elle est vraisemblablement un avatar d’Astarté / Ishtar, donc de Lilith, dont elle a les mêmes attributs. Elle est la compagne de Baal Hamon.

Sur un bas-relief, on la voit en femme ailée (comme Lilith, Astarté, Isis, etc.), avec un serpent (en haut) et deux oiseaux (en bas). Chez les Romains, Tanit est devenue Junon, qui est donc également un avatar lointain de Lilith.

Elle est très souvent symbolisée de la façon suivante:

Signe_Tanit

La Bible

Les mythes où le serpent est exclusivement présenté comme un symbole négatif sont extrêmement rares. Le seul qui me vienne à l’esprit est celui où une déité nommée l’Ange de Lumière prend l’aspect d’un serpent pour apporter la connaissance aux humains. Ce pourrait être une très belle allégorie mais comme chacun l’a compris, il s’agit là de la Genèse, dans la Bible et tout tourne mal. Lucifer (« celui qui porte la lumière ») devient alors Satan (« l’adversaire »), le serpent se retrouve maudit de Dieu et le couple d’humains est chassé du jardin d’Eden. L’envie de connaissance est ainsi associée à l’expression « pêché originel », une rupture totale avec les religions et les mythes antérieurs qui, eux, prônent l’inverse en disant que plus on apprend et plus on s’éveille.

Tous les symboles positifs qui étaient associés au serpent avant cela sont ensuite transformés en symboles négatifs: sensualité->lubricité, connaissance->pêché, éloquence->hérésie, guérison->sorcellerie, immortalité->blasphème, etc.

L’unique symbole de nos vies quotidiennes où le serpent a toujours une image positive est le caducée, qui existe sous deux formes:
– caducée à un seul serpent pour la médecine (héritage de la mythologie grecque avec Esculape, dieu de la médecine et fils d’Apollon)
– caducée à deux serpents pour l’Assemblée Nationale (symbole de l’éloquence provenant, lui, d’Hermès).

Quant à l’animal cornu, il devient le bouc utilisé pour montrer le diable sous un aspect repoussant à l’odeur pestilentielle. Seul l’oiseau trouve grâce (c’est le cas de le dire) aux yeux du christianisme, en devenant la colombe (Saint-Esprit) ou l’aigle de Patmos (Saint-Jean).

A voir également :
– Tout sur les dragons: Dragon (Wiki)

7 Replies to “Le serpent, l’oiseau et l’animal cornu”

  1. Antillaise Post author

    « Je parlais dans un autre post du bonheur d’apprendre au fil de tes livres »

    Exactement cette phrase de toi à laquelle je pensais en voyant cette nouvelle note de Anna.

    Anti, et ça continue encore et encore, c’est que le début d’accord, d’accord.

  2. voiedoree Post author

    Les manipulateurs de la Bible en ont fait souvent une interprétation à leur image et conforme à ce qu’ils souhaitaient en obtenir. Le serpent symbole d’éternité correspondait à la prise de conscience des humains après avoir reçu l’aptitude à la Connaissance…

  3. antillaise Post author

    Le mythe du faon à l’oiseau.

    À la base de ce mythe est l’histoire d’un animal juvénile, un faon, apparemment trop jeune pour mettre bas, et qui pourtant donne naissance.

    À cette première rupture avec la réalité, il s’en ajou­te une autre: le (ou les) oiseau(x). La scène sug­gère en fait que le produit de la parturition serait l’oiseau. Dans ce cas, l’ensemble prend une signi­fication qui va bien au-delà d’un désir de gaudrio­le ou d’un attendrissement supposé. On pressent une histoire très complexe, comme il en existe dans toutes les cultures traditionnelles, où les transformations d’espèces sont abondamment attestées.

    Tout récemment, par exemple, un toua­reg du Niger nous affirmait que les hiboux ne pon­daient pas d’œufs, car ils avaient été maudits dès l’origine par le Créateur. Pour se reproduire, ils volaient des œufs d’autres oiseaux et même de serpents, ils les couvaient et il en sortait éventuel­lement de petits hiboux.

    On sait que les êtres composites, à caractères humains et animaux, sont attestés à de multiples reprises dans l’art paléolithique, y compris avec des têtes d’oiseaux (Lascaux, Pech-Merle, Cougnac), et qu’il existe aussi des animaux com­posites (cerf à tête de bison des Trois-Frères, lion à pattes d’ongulé de Chauvet, etc.).

    Dans ce contexte, la naissance d’un oiseau à partir d’un faon impubère n’est pas plus étrange. Le rôle de l’oiseau-âme ou de l’oiseau-destin a été évoqué (Bandi, 1988, p. 144), qu’il s’agisse de symboles de mort et de renaissance, de chamanis­me (ibid) ou de toute autre chose.

    Quoi qu’il en soit de leur sens précis, et en attendant de nouvelles découvertes, il convient de considérer ces objets pour ce qu’ils sont, à savoir les témoins privilégiés d’une pensée sophistiquée, d’un monde de l’imaginaire qui ne se laisse que rarement et malaisément entrevoir, où les relations des animaux entre eux et avec les hommes dépas­sent de très loin la simplicité longtemps supposée du rapport élémentaire du chasseur avec sa proie ou de la reproduction servile de scènes de la vie courante.

    http://www.futura-sciences.com/fr/comprendre/dossiers/doc/t/prehistoire/d/epoque-magdalenienne-le-mythe-du-faon-a-loiseau_267/c3/221/p1/

    Anti, ainsi faon faon faon…

  4. Kathy Dauthuille Post author

    Passionnant tout cela ! je me régale !

    Dans le livre de Jacques Trescases « Promenade intiatique » , il remarque que « l’encornure de la taure a la même forme que la lune, lors de sa première apparition après la nouvelle lune. Alors que le cercle complet est pratiquement invisible à l’oeil nu, il apparaît dans la coiffe d’Isis, déesse lunaire et taurine ».

    C’est fantastique de voir comme tout a été repris et comment les symboles ont évolué.

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