La muleta ou le patrimoine sanguinaire de la France

Publié le 28 décembre 2012 dans « Carré Rouge », voici un texte de Dorothée Aillerie, vétérinaire et déléguée du CRAC Europe pour l’Yonne. Carré est un collectif, édité par une maison d’édition auxerroise, les éditions Rhubarbe. Ce superbe texte a été accepté à l’unanimité par leur comité de lecture. Il est reproduit ici avec l’autorisation enthousiaste du CRAC Europe.

La muleta ou le patrimoine sanguinaire de la France

II y a une table et trois chaises, il y a une table et trois chaises et mon chat qui dort. Quelle différence entre une table, trois chaises et mon chat pour la Loi française ? Presque aucune. Les uns comme les autres m’appartiennent, ce sont mes biens, mes objets. Sauf que mon chat ronronne souvent de plaisir et fait parfois des crises de jalousie, enfin, pour la science, pas pour la Loi française. Tout le monde sait que les objets ne ronronnent pas et qu’ils n’éprouvent aucun sentiment. La muleta, aussi, est un objet. Elle est rouge, défiant non sans ironie, le rouge vif des tomates « cœur de bœuf ».

La muleta n’a pas toujours été rouge, comme elle n’a pas toujours été grande. Elle a été petite et blanche, ou parfois de couleurs variées. Dès lors que l’institution tauromachique a choisi de la confectionner grande, elle ne pouvait sans doute pas rester blanche. Le blanc est trop salissant, et la muleta se tacherait bien trop vite du sang que le taureau éparpille. C’est mieux qu’elle soit rouge. Le sang, c’est laid, sur du blanc. La muleta n’est pas rouge pour rendre le taureau plus agressif, la science sait depuis longtemps que le taureau ne voit pas le rouge. La muleta est rouge comme le sang frais. Le sang gicle des muscles broyés par les pointes acérées des banderilles, harpons sournois plongeant dans la chair, avec une précision diabolique, de plus en plus profondément, aidés par chaque contraction musculaire impuissante et prise au piège. Les muscles déchirés, c’est la puissante charpente du cou qui s’effondre. L’animal, incapable de relever la tête, semble, par cet artifice, se soumettre aux virevoltes du chiffon pour la plus grande joie de la foule hystérique. Pour la science, c’est mécanique. Pour le torero, très pratique.

Hier, la France a hissé la corrida au rang d’Art, en l’inscrivant au Patrimoine Immatériel Culturel Français, plaçant la muleta dans le gratin de ce que la République française a choisi de préserver pour l’Humanité, et où trône également la Tarte Tatin. La Tarte Tatin a ses petits secrets. Née d’une tarte qui s’écrasa au sol, elle est le vilain petit canard de toutes les tartes, et ne peut être que fière d’avoir bravé l’inadvertance, en arborant une pâte croustillante qui tranche avec le tendre doré de ses pommes caramélisées, sans quoi, ce ne serait qu’une bouillie sans intérêt.

La corrida a aussi ses recettes. Bien avant d’entrer dans l’arène, le taureau doit être soigneusement préparé. Le taureau est un animal bien plus fort qu’un torero, mais il ne doit pas gagner, c’est le but. Transporté souvent pendant plusieurs jours sans boire ni manger et enfermé dans un caisson, son corps entier peut alors être agressé, meurtri, mutilé, petit à petit avec des artifices qui, tels les fils des marionnettes, se doivent d’être invisibles. Ses longues cornes innervées, sciées, puis maquillées comme si de rien n’était, dans l’intimité. Ses yeux sont enduits de vaseline, ses onglons coupés, ses membres brûlés à l’essence de térébenthine. Des coups de pieds ou des sacs de sables seront lancés sur ses reins et des aiguilles enfoncées dans ses testicules lui passeront l’envie de s’asseoir trop vite. Le spectateur doit croire à un combat loyal, alors on lui ment. Dans la cage qui l’enferme, le taureau beugle de douleur, mais seule la science le sait. Il faut se taire, le spectacle va commencer. Les aficionados aiment leur taureau, ils le clament très fort, alors ils le jettent dans l’arène avec ses cornes écourtées, avec ce corps désarmé et déjà épuisé. Ils l’aiment ce taureau, disent-ils.

Les artères éclatent. Le taureau vacille, souffre, mais seulement pour la science, pas pour la Loi française. Le taureau vomit, par giclées de sang qui colorent le sable. L’épée a finalement traversé ses poumons. Les hémorragies l’affaiblissent, il s’écroule. La science a démontré que la violence entraîne la violence, mais à quoi bon, puisque la Loi française l’ignore encore. Faire de la corrida un Art implique de l’ignorer, comme d’ignorer que la violence s’apprend.

L’aveuglement est-il aussi une culture ? Les aficionados l’aiment pourtant ce taureau, les autres ne peuvent pas comprendre, C’est simplement un amour vache. Les autres, ce sont ceux qui ne peuvent pas saisir l’essence de la corrida, sa moelle existentielle, parce qu’ils ne sont pas initiés. Les aficionados le pensent, il faut être intellectuellement supérieur pour comprendre l’Art de la corrida, avoir déchiffré des codes compliqués, des passes inaccessibles, des clefs introuvables pour atteindre un orgasme esthétique au milieu d’un rond dans lequel on s’applique à saigner à mort un animal.

On l’aime ce taureau, on le respecte plus que tout, et on regrette sincèrement qu’il meure. On le regrette, mais le taureau doit mourir. C’est commode, quand on y pense. Quels miracles permettraient de soigner les tissus meurtris, ligaturer les artères, panser les plaies, si le taureau devait essayer de ressusciter de sa lente agonie, à la toute fin ? On aime, donc on tue en spectacle. Logique admirable. C’est un apprentissage, une ambition intellectuelle. Apprendre à aimer, pour tuer. Apprendre à tuer. Les autres sont pourtant la majorité, indignés devant l’horreur de ce spectacle pervers. Car tuer un être qu’on admire, qu’est-ce, sinon l’expression d’une abominable perversion ? Si on aime, on ne tue pas, on protège, on choie, on respecte. Seulement dans cette affaire, la majorité, dans notre démocratie, ne compte pas. La muleta s’amuse.

Elle joue sa danse macabre, elle jubile, exulte et triomphe, heureuse de conduire l’humanité vers un obscur destin. Son rire gras perfide résonne au loin. Elle est objet, mais elle est puissante. Elle est rouge pour camoufler qu’elle se repaît de sang.

La science sait que le taureau succombe dans la souffrance, après une lente agonie. Curieusement, la Loi française ne l’ignore pas totalement. Quiconque, subitement porté par un élan artistique, imiterait un torero, avec sa serviette vichy comme muleta et son couteau suisse, en portant l’estocade finale à son cochon d’Inde installé pour l’occasion sur sa table de cuisine serait puni pour cruauté envers les animaux et risquerait une peine allant jusqu’à deux ans d’emprisonnement et trente mille euros d’amende.

Alors pourquoi la corrida ? Parce que la Loi française est bêtement gangrénée par l’Alinéa 7, qui en fait une barbarie légitime, et sur lequel la mafia tauromachique veille avec férocité.

Le taureau n’a pas encore rendu son dernier souffle, mais la Bête s’approche, et lui coupe avec jouissance les oreilles et la queue. Le spectacle est terminé. Le barbare en transe peut aller laver ses collants d’un rouge fané, à présent moites et tachés. Le sang de la perversion a coulé, dans ce spectacle tristement matériel, inscrit au patrimoine immatériel. Le patrimoine sanguinaire français s’est exprimé. Il est grand temps de lui porter l’estocade finale.

Dorothée Aillerie

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9 Replies to “La muleta ou le patrimoine sanguinaire de la France”

  1. Anna Galore Post author

    Un texte extraordinaire, en effet.

    Cela dit, j’ai une position un peu différente de la tienne sur ceux à qui il s’adresse : les aficionados ne seront jamais convaincus, par aucun texte, aucune image, aucune réalité. Ceux qu’il faut convaincre, ce sont tous ceux qui se disent « sans opinion » face à cette barbarie. C’est à ceux-là qu’il faut ouvrir les yeux pour qu’il y ait enfin un vrai mouvement de masse pour soutenir l’abolition de la corrida.

  2. Terrevive

    Merci pour ta mise au point Anna dans : « à qui s’adresse l’article ? » .
    – Convaincre ceux qui n’ont pas d’opinion.
    En effet, je pense que c’est la logique et ce qui peut faire avancer pour l’abolition de la corrida.

  3. anti Post author

    Magnifique texte pour décrire une horreur qui me donne envie de vomir !!! Quelle honte, quel désespoir de savoir que ça existe encore de tels actes de cruauté. Quand je lis ça, ça m’énerve encore plus les personnes qui me disent « Oh non ! Je ne veux pas savoir ! » C’est bien messieurs, dames, continuer à fermer les yeux, surtout ne soyez pas engagés, laissez-les crever dans d’atroces souffrances, parce que le silence, c’est ça. Surtout ne cherchez pas à savoir, vous risqueriez de ressentir une colère telle que vous voudriez vous engager chaque jour un peu plus dans la reconnaissance de tous les êtres vivants. Vous ne seriez plus jamais tranquilles.

    Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. Albert Einstein

  4. laure

    De toute façon c’est par notre présence et notre détermination que nous ferons changer les choses, cela ne peut pas être autrement. Il ne se passe pas un jour sans que nous devions parler corrida et expliquer encore et toujours la vérité sur cet « art ». Faire signer des pétitions, faire connaitre des blogs ou des sites, démonter leurs mensonges, montrer que nous ne sommes pas dupes, participer et attirer du monde aux manifestations, tout cela contribue à démolir cette horreur. Et même si on agit sans faire de gros remous le fait de ne jamais baisser les bras finit par intriguer et une brèche s’ouvre vers le dialogue.

  5. sylvana

    Un travail de fourmis qui portera ses fruits. Ne jamais leur laisser le champ libre ! Même si on est peu à réagir (la citation d’Einstein que tu as bien fait de mentionner Anti est criante de vérité), il faut être partout, réagir sur tous les plans, rectifier leurs mensonges, chacun le fait selon ses possibilités, c’est cela qui compte ! Il faut qu’ils comprennent qu’ils ne seront jamais plus tranquilles et ce, jusqu’à l’abolition totale.

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