L’Agence, Alexandre Donders -9-

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L’Agence

(Vous avez l’argent ? Nous avons les comédiens !)

***

Une pièce d’Alexandre DONDERS

Suite des messages précédents

BERNADETTE, reprend : Ah oui, quand même ! Ca calme ! C’est tout sauf de la dentelle ! Efficace et précis ! J’ai connu des grutiers plus fins et des marins pêcheurs moins directs…

Bon… Que dire, que dire… Tiens, tu vas commencer par t’asseoir gentiment, voilà… (Elle l’aide à prendre place sur la chaise de peggy. Tout en parlant, elle va reculer jusqu’à son bureau et s’y adosser.)

Bon, comment dire… Ce n’est pas ce que tu crois… Ou plutôt… Ce n’est pas ce que tu crois. Tu… Tu m’obliges à te faire des révélations classées Secret Défense sur la présence de Peggy au sein de cette agence. En fait, elle est intelligente. Tu conviendras avec moi qu’elle cache bien son jeu. Et, aussi surprenant que cela puisse te paraître, Peggy est infiltrée.

Très infiltrée. En fait, elle est infiltrée de partout ! C’est un agent. Enfin, un agent… Pas comme moi. Je reconnais que là, ça prête un peu à confusion, étant donné que moi aussi, je suis un agent. Mais pas comme Jacques, qui lui est un agent simple alors que Peggy est un agent double. Ce qui fait qu’en tout, nous sommes quatre. Tu comprends ? Tu vas comprendre… Peggy, ou plutôt devrais-je l’appeler par son vrai nom, Samantha, m’a été envoyée de façon extrêmement confidentielle par une organisation japonaise qui répond au nom de Ki-Lim Sec…

DAVID, la coupe dans un sanglot : Mais c’est pas vrai, c’est des conneries tout ça !

BERNADETTE, après un silence : Bon d’accord, tu as gagné. Peggy est une dégénérée, et toi, tu es un abruti. Ca va mieux comme ça ? Alors, a part ça, tu as pu réparer ton scooter ? Ta petite amie, ça va ? Tu sais, quand j’ai fondé cette agence, au 20e siècle, après un bref passage dans les services Médico-sociaux de la mairie de Villetaneuse, j’étais moi-même totalement désargentée ! Jolie, futée, mais pas blindée… Il a bien fallu moi aussi, en plus de mon amoureux, Éric, que je fréquente des vieux messieurs qui me donnaient un peu d’argent de poche. J’ai bien été aussi un peu comédienne, mais à la différence des autres, j’ai beaucoup couché et très peu réussi. J’ai aussi posé pour les plus grands. Ah, c’était le bon temps…

Tiens, c’est en posant, justement, que j’ai rencontré Aristide. Mignon, sympa mais pas très brillant. Enfin, bref… Quand Eric est mort de faim, je m’en souviens bien parce que c’était la nuit de Noël, Aristide m’a emmené chez lui pour me consoler. J’ai été touchée à un point que tu n’imagines pas.

Au petit matin, il a peint le portrait que tu vois derrière moi, là… et il me l’a donné. Il me l’a donné en me disant que c’était sa façon à lui de me remercier de la nuit qu’il avait passée à mes côtés. C’est joli, non ?
Depuis, ce portrait ne m’a jamais quittée, tu vois… Tu ne trouves pas qu’il s’en dégage une force… presque imperceptible à l’œil nu, et… comme une présence invisible ? Regarde bien…

(Bernadette, toujours face public, s’est rapprochée du tableau, pour que David voit bien cette fameuse force imperceptible. Devant l’œil vide d’expression de David, elle jette doucement un regard par dessus son épaule et constate avec effroi qu’il n’est plus à sa place. Elle se jette sur son portrait et lui parle tout en le raccrochant.)

Oh, mon Dieu, Bernadette, mais qu’est-ce que tu fais là, par terre ? Oh, mon tout petit ! Oh, pardon, amour, je n’avais pas vu que tu…
(Au terme de cette réplique, Bernadette est complètement décoiffée. On frappe à la porte. Elle va vite voir à l’œilleton, puis se retourne, hystérique, vers David : )

Tu ne peux pas rester là, garçon, tu peux pas comprendre, mais c’est le rendez-vous de la dernière chance qui m’attend de l’autre côté de cette porte ! T’as vu la tête que t’as ? Même si je dis que tu es comédien, ça ne passera jamais ! … (Elle ouvre la porte de la cuisine et la referme en disant 🙂 Oh, mon Dieu ! (puis elle ouvre la porte des toilettes, s’aperçoit de la présence de Jacques qui ricane, referme la porte en disant 🙂 Oh, mon Dieu ! (puis finalement entraîne David vers le bureau de Jacques et le cache coté gauche du bureau en lui disant : )
Tiens, mets-toi là, par terre, et bouge pas, tu seras mignon ! (Puis, en se dirigeant vers la porte pour ouvrir : ) Et ne touche pas aux bouteilles, surtout ! Elles sont consignées !

Bernadette ouvre. C’est Michel Starlight.

MICHEL STARLIGHT, il porte des lunettes de soleil. Serrant la main de Bernadette : Bonjour, Michel Starlight, 10 millions d’entrées !

BERNADETTE : Bonjour, Bernadette Delaunay. (Confuse, et ne sachant que dire : ) Euh… 30 millions d’amis… Je…

MICHEL STARLIGHT, l’interrompant : Je te fais mon brief, tu parles après, ok ? Ok ! (Reprenant.) Bonjour, Michel Starlight, 10 millions d’entrées ! Si tu ne me connais pas, c’est que tu n’existes pas ! (Il a manifestement terminé son «brief », ce qui surprend Bernadette. S’ensuit un silence assez gênant.) Y’a moyen de s’asseoir ?

BERNADETTE : Oui, je… Bien sûr, nous avons récemment acheté des chaises, et le vendeur m’a certifié qu’on pouvait aussi s’asseoir dessus. Si vous le souhaitez, vous pourrez même en emporter une tout à l’heure… (Elle rit toute seule, ce qui ne contribue pas à détendre l’atmosphère.) Vous excuserez le désordre, je suis noyée sous le travail ! En fait, c’est moi la femme de l’atlantide…

MICHEL STARLIGHT, l’interrompant à nouveau, et s’asseyant en travers, les pieds sur le bureau : Je cherche une agence sympa, pas trop classe, comme ici, ou je puisse être en pleine lumière. Tu as d’autres comédiens ?

BERNADETTE : Oui, nous sommes une agence de…

MICHEL STARLIGHT : Garde-les. Leur présence ne me dérange pas dans la mesure où je ne les croise pas. Ecoute moi bien maman, je suis cher, mais je suis bon ! Je suis tombé amoureux de moi très jeune, et depuis je ne me suis jamais quitté. Mes opinions politiques sont fonction de la personne qui est en face de moi et mon salaire n’est pas négociable. Quels sont tes arguments ?

BERNADETTE : Eh bien, je… Nous sommes une agence de… Comment te dire…

MICHEL STARLIGHT : On se tutoie ? Dis donc, ça fait un peu trou perdu ici ! On est toujours à Paris ? J’ai pas croisé de multiplexe Ugc-Gaumont en venant…

BERNADETTE : Oui, nous sommes au cœur du 18ème, près du Sacré-Cœur, et…

MICHEL STARLIGHT : Connais pas. De toute façon je ne fréquente pas les cinémas de quartier. T’as une caméra, là sur toi ?

BERNADETTE : Mon dieu non, je…

MICHEL STARLIGHT : Mauvaise réponse. Je ne me sens bien qu’à proximité d’une caméra et entouré d’une équipe de plusieurs dizaines de techniciens. Ca ne te ferait rien d’allumer la lumière ?

BERNADETTE : Mais c’est allumé, je…

MICHEL STARLIGHT : Ca va, lâche l’affaire, c’est ces maudites lunettes qu’on m’oblige à porter en permanence… (Il les retire.) Il m’arrive même d’oublier de les retirer pour dormir, ce qui fait que je ne m’aperçois pas qu’il fait jour quand je me lève le matin, à 14 heures. Ah, je te vois mieux, là. Ah ouais, d’accord ! C’est marrant, t’as une voix jeune pour ton âge. 18ème, tu dis ? Ils auraient dû s’arrêter à 16. Quand j’étais petit, je croyais que Paris, c’était juste la rue de Passy, et qu’autour, c’était déjà la banlieue. Pour moi, Neuilly, c’était une Principauté ! Ce qu’on peut être con quand on est môme ! Tu as l’eau courante, j’aimerais me laver les mains.

BERNADETTE : Oui, dans la petite cuisine, et… (Alain esquisse un mouvement pour se lever.) Non ! Non, comment vous dire, nous essayons d’arrêter de nous laver les mains ! Je sais que ça peut paraître un peu surprenant comme ça, mais quelle économie ! C’est grâce à cela que j’ai pu garder mes deux assistants, d’ailleurs !

MICHEL STARLIGHT : Qui sont ou ?

BERNADETTE : En rendez-vous intérieur ! Euh… Extérieur ! Il faudra que vous les rencontriez ! 2 perles ! 2 perles de… de culture ! Notre amie Peggy, d’abord, qui je dois dire, est… bien, bien, elle est bien ! Et notre ami Jacques, qui est… bien aussi ! Une bête de travail ! Une bête de somme qui tire la vieille charrue que je suis ! (Elle rit.)

MICHEL STARLIGHT : Tu me donnes pas l’impression d’avoir un super karma, toi, hein ? C’est vrai ou je me trompe ?

BERNADETTE : Eh bien, je… Nous sommes une agence de…

MICHEL STARLIGHT : T’es un peu en vrac, en ce moment… Moi aussi je suis crevé. Je viens de finir le tournage d’un film en Corée du Nord, sur les vikings. (Regardant le portrait de Bernadette.) Dis-moi, c’est censé représenter quoi, cette croûte ?

BERNADETTE : Ah … ! Oui… Je ne sais pas très bien moi-même, c’était déjà là quand nous nous sommes installés. Il me semble que c’est une jeune fille, non ?

MICHEL STARLIGHT : Pas très flatteur pour la jeune fille ! Non, moi je dirais plutôt un animal !

BERNADETTE : Un animal… Oui, peut-être… Une biche, alors, ou une gazelle…

MICHEL STARLIGHT : Non, plutôt un thon ou une baleine. Regarde, là, on voit les fanons !

BERNADETTE : Oui, écoutez, je ne sais pas… Ce n’est pas très important…

MICHEL STARLIGHT, regardant le tableau à l’envers : Si, si, regarde, si on se penche, on voit même les nageoires ! Je comprends pas ce tableau ! Ou il a été peint à l’envers, ou il pas été mis dans le bon sens, y’a quelque chose, là ! Qu’est-ce que t’en dis, toi ? (Bernadette le regarde.) Il faut quand même être salement déprimé pour peindre des horreurs pareilles ! Ou complètement bourré ! J’espère qu’il attendait pas après pour bouffer, le gars ! Ça se vend pas un truc pareil ! Ça se donne même pas ! Moi, un mec, il m’offre ça, c’est simple, je lui pète la gueule !

BERNADETTE : C’est peut-être un peu excessif…

MICHEL STARLIGHT : Tiens, je vais te le signer, ça lui donnera de la valeur ! (Il se lève, et écrit en gros sur le tableau : «M. Starlight») J’ai écrit gros, c’est volontaire, c’est pour pas qu’on croie que c’est moi qui l’ai peint ! (Bernadette le fixe, les yeux grands ouverts.) Je t’en prie, ça me fait plaisir. Bon, si on parlait de moi, un peu… Tu connais mon nom et mon visage, mais connais-tu mon travail ? Mon œuvre ? As-tu suivi mon parcours ? M’as-tu observé à mes débuts ? Est-ce que toi aussi, tu penses sincèrement que je suis le meilleur acteur du monde… ? Non, ne me réponds pas tout de suite… Dis-moi plutôt : Allez, casse toi d’ici ! Vas-y, dis-le !

BERNADETTE : Ah non, ce n’est pas le moment !

MICHEL STARLIGHT : Allez, vas-y, on est entre nous !

BERNADETTE : Mais enfin, je…

MICHEL STARLIGHT : Bon, d’accord, je vois. Alors, dis-moi plutôt : tu montes, pour toi c’est gratuit !

à suivre

anti

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