Quelque chose qui n'était pas là

Hier, c’était le train-train : un train à l’aller, un train au retour et plein d’entrain pendant, avant et après. Non, pas d’arrière-train ni de traintamarre, ni même de traintinabule.

A l’aller, j’ai fait la mise en page en format livre de « La crypte au palimpseste ». Ca m’a pris un peu moins d’une heure, je ferai les deux volumes suivants d’ici la fin de la semaine, comme prévu. Au passage, j’ai encore corrigé une poignée de fotdortograffes qui avaient réussi à échapper à toutes les relectures précédentes. C’était assez drôle de survoler en lecture ultra-rapide ce manuscrit que je n’avais plus parcouru depuis sa mise en ligne (je ne me relis jamais une fois le livre terminé, je ne sais pas si c’est pareil pour d’autres qui écrivent aussi).

Tant que j’avais le PC ouvert, j’ai aussi écrit une bonne partie d’un nouveau chapitre de « La veuve obscure ». Bon, ça ne surprendra aucun habitué de ce blog, mais ce chapitre Huit s’appelle Nuit. Pour les autres, voir ici. La citation est de Nâzim Hikmet :

Dors ma belle, dors
Des jardins je t’apporte à l’instant le sommeil

Entre l’aller et le retour, j’ai vu se couronner plus d’un an d’efforts pour assurer le développement de ma boîte. Ca fait plaisir, comme dirait Jamel.

Au retour, j’ai terminé l’écriture du chapitre 8. Son premier jet m’avait occupé une partie du cerveau pendant tout l’après-midi.

Magie dont je me lasse jamais, lorsque les mots qui s’écoulaient de mes doigts ont poursuivi le récit sous mes yeux, l’osmose s’est alors produite. J’ai vu ressurgir la frontière entre l’avant et l’après dont je parlais hier matin, elle est venue se fondre dans le texte sans que je m’y attende. Soudain, toute l’énigme autour de Huit – Nuit m’a été expliquée de façon lumineuse par un expert qui en parlait à la télé.

Sauf que cet expert n’existe pas. Il est l’un de mes personnages fictifs qui interviennent dans le chapitre. Il prend la parole pour expliquer tout. C’est normal, c’est un expert. Mais comment sait-il quelque chose que je ne sais pas ? J’ai eu, comme très souvent, la sensation d’être un simple médium qui retranscrit ce que quelqu’un lui chuchote à l’oreille. J’ignorais jusque là pourquoi huit est lié à nuit, j’ai créé un expert et c’est lui qui m’a donné l’explication que moi je ne voyais pas.

Attention, je ne veux pas dire que j’ai des pouvoirs surnaturels ou un cerveau hors du commun, pas du tout. N’importe quel auteur de fiction connait le même genre d’expérience, celle de devoir faire vivre des personnages qui en savent plus que lui. Cela ne signifie pas qu’ils en savent vraiment plus que lui puisque tout ce qu’ils « disent » sort du cerveau de l’auteur. Par exemple, dans un livre de science-fiction, un personnage de scientifique va expliquer comment voyager plus vite que la lumière alors que même les physiciens les plus brillants de la Terre n’ont aucune idée de comment faire, donc aucune chance que l’auteur le sache. Ou, dans un roman où des évènements réels servent de toile de fond à une intrigue fictive et vice-versa, les uns sembleront être directement liés aux autres au point qu’on ne saura plus ce qui est imaginaire et ce qui est réel – un procédé que j’emploie très souvent dans mes livres.

L’important n’est pas que cela soit vrai, mais simplement que cela puisse l’être. Cela étant, je veux bien croire que, dans certains cas, ce qui est imaginé peut s’avérer non seulement possible mais réel. Comme l’expert fictif de mon chapitre qui vient m’expliquer quelque chose qui m’avait échappé jusque-là.

Bon, je ne vais pas vous raconter ici ce que l’expert m’a dit. Mais en tout cas, il a dû lire le blog parce qu’il s’est directement inspiré de ce qu’Anti a expliqué. C’est là qu’il y a osmose, comme elle me l’a souvent fait remarquer: je pars sur une idée, elle en ajoute une autre, je rebondis dessus, ça lui fait penser à un truc, j’en tire un détail et ainsi de suite jusqu’au moment où c’est mûr. Quelque chose qui n’était pas là, tout en étant là, surgit du décor. Et le chapitre s’écrit tout seul.

Si vous voulez en savoir plus, il faudra lire « La veuve obscure ». Si ça c’est pas du teasing…

Très belle journée à tous

Illustration : tableau vu au musée Dali de Figueres, je n’ai malheureusement pas noté le nom de l’artiste

18 Replies to “Quelque chose qui n'était pas là”

  1. anti Post author

    Pas retrouvé le nom de l’artiste non plus pour le moment.

    Le dernier chapitre est un régal…

    Bravo Anna, tu m’épates !

    anti

  2. Georges-André Post author

    Je suis toujours surpris, Anna, de la pertinence de tes analyses concernant le processus d’écriture ; surpris et conforté car c’est exactement ce que moi-même je ressens en écrivant. Ton « expert » me paraît vraiment emblématique de la relation que nous entretenons avec tout personnage de fiction : bien que nous en soyons maîtres, c’est lui qui mystérieusement détermine ce qu’il va devenir ; le savoir qu’il détient ne va pas, bien sûr, au-delà de notre propre savoir (à moins de prétendre écrire sous la dictée des dieux ou de ce « démon » auquel Platon recourt pour expliquer le phénomène de l’inspiration) mais c’est un savoir dont nous étions encore ignorants avant qu’il soit révélé par l’écriture.

    Heureuse écrivain(e), Anna, qui connais cette expérience unique tout en travaillant avec cette apparente facilité !

  3. anti Post author

    C’est tout le processus de la cure analytique. Le sujet (l’auteur) raconte et l’analyste (le personnage) détient le savoir qui en réalité de savoir ne détient que celui que le sujet veut bien lui prêter.

    anti, abysse.

  4. Anna Galore Post author

    Excellente image que celle du démon de Platon.

    « Il tient le milieu entre les dieux et les mortels, interprète et porte aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux…Placé entre les uns et les autres, il remplit l’intervalle de manière à lier ensemble les parties d’un grand tout. »

    A lire à ce sujet, l’article de Wiki :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Da%C3%AFmon

  5. Anna Galore Post author

    « C’est tout le processus de la cure analytique. »

    Ah, j’ai compris : il faut qu’Anna lise ce que j’écris pour que j’analyse ce qu’elle écrit 🙂

    Anna, bis

  6. sapotille Post author

    Pas étonnant, à mon sens, que Georges- André intervienne sur cette note..
    Son écriture même (dont j’avais eu un aperçu sur son blog) m’a apparu comme démonstration de ce « pouvoir » de connexion. (C’est ce qui m’a engagée à lire son livre avant d’autres tout aussi alléchants par ailleurs…)
    Et..Plus j’avance, page après page, (entre deux pelletées de gravats benwoui coïncidence) vers son « Paradise » plus l’évidence de la présence d’un démon analyste invisible et sûr, m’aide à porter mes seaux, à imaginer des solutions à des situations relationnelles incroyablemennt « obscures » etc..
    Georges-André, toi Grand Chamane, Hu? ;-))

    Comme en ce moment je ne peins pas (la feuille, la toile est mon démon usuel..) C’est sans doute la force de votre « savoir être » qui prend le relais, pour un temps..
    Je dis vous, parceque Anna, elle, par le même processus, plonge pour nous dans les annales du vécu de notre Histoire Humaine.. Chantre de notre passé… Aidée sans doute par quelque fée prompte à ouvrir le coeur de nos causes premières enfouies..
    Merci à vous!

    Un inconscent collectif? Ah bon? Jung pas mort?

  7. voiedoree Post author

    Tu vois Anna pour être en harmonie avec ce que tu écris il me convient d’ajouter quelques idées.

    Contrairement à toi il m’arrive de reprendre des bouquins que j’ai écrit et d’y découvrir le véritable sens de certaines phrases quitte à me demander (évidemment oui) si c’est bien moi qui les ai écrites.

    Pour aller plus loin et dans le même esprit je pense qu’à certains moment nous ne sommes plus en relation avec notre mental…. Le mental qui fait partie de notre corps physique et disparait avec lui au moment du grand (petit) départ est utilisé la plupart du temps pour tout ce qui concerne nos activités humaines. Or, les artistes font souvent référence à leur « muse » qui intervient dans leurs idées.

    Pour ma part je pense que la réponse est tout autre. L’écriture, comme la marche dispose d’un certain pouvoir ressemblant dans son application à une forme de méditation, c’est à dire dans l’abandon de la maitrise du mental sur nos pensées et là…… nous entrons en relation avec notre pensée intuitive. Cette pensée intuitive est directement reliée aux « archives akashiques » plus simplement avec la connaissance universelle, c’est cette faculté qui nous permet par moment de trouver des idées en concordance avec des éléments dont nous avons besoin.

    Ces facultés d’ailleurs ne sont pas réservées qu’aux artistes…. mais c’est une autre histoire

  8. Anna Galore Post author

    J’attendais ton intervention avec impatience, je l’avoue. Merci pour ce point de vue extrêmement intéressant.

    Je me retrouve tout à fait dans cette sensation, à certains moments de l’écriture, de « voir » des mondes ou des cultures disparus depuis des milliers d’années comme si j’y avais vraiment vécu. Mémoire primitive enfouie en chacun de nous ou imagination nourrie par nos lectures et notre vécu ? Je ne saurais pas trancher.

    Le sommet de ce type de perception, ou d’empathie, a été atteint, en ce qui me concerne, lors de l’écriture de « La femme primordiale ». C’est à cette occasion que j’ai pris clairement conscience du rôle de « passeur » : dans certaines circonstances, on se met à percevoir des choses qui se situent dans d’autres espaces-temps (voire sous nos yeux) et on les fait passer à ceux qui ne le voient pas. Sont-elles réelles ou fantasmées ? En tout cas, elles résonnent en nous.

  9. Startine Post author

    Pour évoquer le processus d’écriture dans un tout autre domaine, celui des documents publicitaires puisque c’est ce qui me fait vivre et constitue ma seule activité créatrice, effectivement, je retrouve un processus similaire.

    D’abord j’emmagasine tout un tas de connaissances sur le sujet sur lequel je dois écrire, importantes, annexes, anecdotiques, vaguement reliées au sujet… je butine au hasard, sans but préconçu pour m' »imprégner » comme une éponge.

    Ensuite, je dors (impossible pour moi d’écrire quelque chose qui se tienne le jour-même, il faut que mon inconscient mouline et remouline comme un ordinateur faisant ses sauvegardes).

    Le lendemain, je reprends tout d’un oeil neuf et l’écriture coule facilement.

    Il y a un moment où il faut « lâcher prise » et tout d’un coup, les mots viennent, s’associent de manière incongrue pour produire un nouveau sens et transmettre un message, ou se télescopent pour jouer ensemble au niveau des sonorités et de la signification.

    Dans ces moments-là, ma concentration est telle que je n’ai plus faim, plus soif, plus sommeil. Comme une espèce de transe qu’il faut que je saisisse avant de retomber dans le magma. Passé cette euphorie, l’écriture devient laborieuse, les phrases s’alourdissent, cela devient une soupe indigeste…

  10. monilet Post author

    Je n’ai pas tout lu mais je confirme : les personnages nous échappent ; même en poésie ; les premiers mots couchés (sur le papier, heing) appellent les autres. Je ne sais pas du tout ce que je vais dire en commençant à écrire et très vite le tout est là.

    Je crois que l’écriture met en forme une pensée jusque là inexistante ou inconstituée et diffuse.

  11. voiedoree Post author

    c’est un savoir dont nous étions encore ignorants
    Placé entre les uns et les autres, il remplit l’intervalle de manière à lier ensemble les parties d’un grand tout
    quelque fée prompte à ouvrir le coeur de nos causes premières enfouies..
    Mémoire primitive enfouie en chacun de nous
    dans certaines circonstances, on se met à percevoir des choses qui se situent dans d’autres espaces-temps

    Pour compléter et préciser mon point de vue

    Je pense qu’il ne faut pas confondre les réminiscences, la mise en forme d’un texte, d’un livre, d’une poésie qui ne sont qu’un processus de mentalisation, c’est à dire l’utilisation d’élements que nous puisons dans le passé, nos anciennes lectures mais également provient du recul d’un mental dispos (exemple un mot croisé abandonné le soir et repris sans difficulté le matin.) Tout cela relève toujours du mental.

    Ce qui provient de l’Esprit est tout autre car il émane de la dissociation du mental, la mise sur le papier d’élément jamais étudiés comme sortant de l’imaginaire ou certaine phrases à double sens révélées par une autre lecture. Pour que ce processus intervienne il faut que la « passeur » poursuive un but d’intérêt général au sens cosmique et universel du terme, que son intention d’apporter une forme d’élévation aux autres soit présente dans sa volonté INCONSCIENTE . Mais en réalité cela est surtout et en priorité destiné à lui même et à sa propre élévation…

    Suite ou fin ????

  12. Anna Galore Post author

    A suivre !!! Aucune raison qu’il y ait une fin 😉

    Je me rends compte que j’aurais dû intituler cette note « Quelque chose qui était là » (et non pas « Quelque chose qui n’était pas là »).

  13. ramses Post author

    Dans ce tableau, je vois une femme couchée sur le dos… Et vous ?

    Pouvoir confronter ses idées décuple le cheminement de la création. J’ai remarqué aussi que certains jours, malgré tous ses efforts, rien ne se déroule comme prévu. D’autres jours, sans faire aucun effort, on atteint ses objectifs… En Orient, on en déduit que Dieu seul intervient dans les décisions de chacun (corollaire : rien ne sert de faire des efforts, Dieu décide à ma place…) Je ne partage pas ce point de vue, mais constate quand même que certains jours, ça va mieux que d’autres !

    Heureux pour toi, Anna, que tes efforts soient récompensés.

  14. voiedoree Post author

    Alors continuons…

    1) Nous possédons Toute la connaissance universelle et le cerveau est un filtre qui ne nous en restitue qu’une partie minime (heureusement car notre dimension terrestre n’est pas adaptée à sa réception). Cependant, dans des conditions particulières citées plus haut nous pouvons y avoir accès. Il n’est pas besoin d’etre artiste
    exemple : lorsque vous prenez un parapluie alors que le soleil est magnifique et le ciel bleu…. et qu’il se met à pleuvoir pendant des heures….

    2) »Ah, j’ai compris : il faut qu’Anna lise ce que j’écris pour que j’analyse ce qu’elle écrit 🙂 »

    Oui, la compagne ou compagnon ont un role important dans la réception transmission c’est un peu le modem…..

    3) lorsque j’ai repéré la phrase transmise par Moni et qu’avais écrite Georges -André concernant notre véritable liberté qui serait de choisir les vies que vivons….. et que tu m’as gentiment repri Anna (c’est vrai que je suis parfois brut de pommes) manifestement notre auteur de « paradise » que je savoure chapitre après chapitre, n’avais pas conscience de la profondeur du message….

    Si nous acceptons le principe que la linéarité n’est valable que pour correspondre à notre dimension terrestre et qu’en réalité tout se passe dans l’instant (instant n’étant pas encore le bon terme mais il n’y en a pas d’autres) il est évident que toutes nos vies seont vécues en meme temps, mais ça va encore plus loin…

    Tout ce que nous accomplissons dans notre vie actuelle (le dessus du panier pourrait on dire ) modifie et nos vies antérieures et nos vies futures…. ah ah!!!

  15. Georges-André Post author

    « C’est tout le processus de la cure analytique… »
    Décidément, Anti, on a bien raison de louer la fameuse intuition féminine : j’ai moi aussi pensé à une analyse, en écrivant « Le Paradise ». Et après coup, certains détails me sont apparus sous un autre jour : l’idée de creuser, tout simplement (en soi-même ? dans sa cave intérieure ? ) ; la « résistance » qu’offre cette dalle de ciment qu’il faut percer; cette image tremblante de lui que Grégoire voit se refléter dans l’eau qui stagne au fond de son puits; ces gravats qu’il déblaie et que les gens du bâtiment appellent justement des « délivres », etc…). S’il ne s’agit pas d’intuition (certaines femmes pourraient s’offusquer qu’on les réduise à cette seule qualité spécifique) alors parlons de finesse et d’intelligence de la lecture.

    « La présence d’un démon analyste invisible et sûr, m’aide à porter mes seaux »
    Plus qu’une intuition alors, Sapotille, presque une empathie avec le personnage qui, comme l’écrit Proust, « nous fait découvrir en nous ce que nous n’y aurions pas trouvé par nous-mêmes ». Une autre façon de lire, peut-être humainement la plus riche, la plus profonde en tout cas. Il n’y a pas de plus grande satisfaction pour un auteur que d’être lu ainsi car, ajoute Proust, c’est là l’un des critères de la qualité d’une oeuvre. (Aïe ! je me suis fait mal aux chevilles !).

    Le Grand Chamane.

  16. anti Post author

    Bonsoir Georges-André. Pas de quoi s’offusquer pas plus que de quoi pavoiser. Je disais l’autre jour à Catherine je crois, qu’on ne voit jamais aussi bien ce qu’on apprend à voir. Plus on avance dans le chemin tortueux de la connaissance, plus on voit de chose et plus l’infini se dévoile dans toute sa splendeur. En fait, d’intuition, l’interprétation psychanalytique des oeuvres littéraires était mon sujet de mémoire pendant mes études de psycho… quant à Sapotille, elle… une vraie chamane… d’ailleurs, il est précisément en train de faire un cercle de tambour à l’heure à laquelle j’écris. Pensées pour toi ma Sapo.

    Je n’ai pas encore plongé dans ton livre G.A. mais je m’en réjouis à l’avance. J’attends d’avoir la disponibilité d’esprit qui lui sied.

    Bon week-end,

    anti qui sera avec Anna en BZH en avril 😉

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