Le droit au bonheur

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Le « droit au bonheur » inscrit dans une devise nationale ? Vous n’y croyez pas ? Lisez plutôt ce qui suit…

Le cinquième roi du Bhoutan a été couronné jeudi lors d’une cérémonie traditionnelle empreinte de spiritualité bouddhiste ouvrant une nouvelle ère au sein de la plus jeune démocratie de la planète. Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, formé à Oxford et âgé de 28 ans, a reçu la couronne de soie rouge et noir à laquelle son père, Jigme Singye Wangchuck, a renoncé fin 2006 après avoir imposé la démocratie à ce territoire enclavé entre Chine et Inde.

Deux années se sont écoulées entre l’abdication du roi et le couronnement de son dauphin, le temps pour les astrologues du royaume himalayen de trouver la date la plus propice à cet événement. « Sa Majesté le roi jouera toujours dans notre pays un rôle très important en tant que force morale », a souligné le Premier ministre Jigmi Thinley, sorti vainqueur en mars des premières élections de l’histoire du pays. « Le roi sera la force qui garantira la stabilité et la résistance de la démocratie. » Le Bhoutan, où vivent 635.000 habitants, a connu ces cinquante dernières années un développement radical. D’une société féodale où l’éducation et la santé étaient quasi inexistantes et dont les contacts avec le monde extérieur étaient rarissimes, il est passé à un pays où l’enseignement et les soins sont gratuits.

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Bhoutan, au pays du Dragon Tonnerre

Le royaume du Bhoutan est un pur joyau himalayen, très préservé mais aussi très méconnu, qui resta longtemps fermé aux touristes et interdit aux photographes. Sauf à l’un d’entre eux : le moine bouddhiste Matthieu Ricard, qui y a vécu durant huit ans et y retourne fréquemment. Il nous livre ici un choix de ses clichés préférés sur ce pays qui ne ressemble à aucun autre et qui s’apprête à couronner, le 6 novembre prochain, son cinquième souverain.

Druk-yul, « le Pays du Dragon Tonnerre », tel est le nom bhoutanais de ce petit royaume encastré au centre de la barrière himalayenne entre les deux géants asiatiques, l’Inde et la Chine. Une nation stable et paisible qui s’apprête à couronner son cinquième monarque après avoir procédé en mars dernier aux premières élections législatives de son histoire. Mais cette double originalité politique le calme et la démocratie, particulièrement remarquables dans une région du monde aussi agitée n’est pourtant rien au regard de tout ce qui le rend par ailleurs extraordinaire.

Situé à la latitude du Maroc et soumis au régime des moussons, le Bhoutan abrite en effet une diversité de paysages et de climats unique au monde : du sud au nord soit en moins de 150 kilomètres au coeur de cet Etat pas plus grand que la Suisse , on traverse d’abord une jungle semi-tropicale, puis des rizières et des plaines richement cultivées, avant de déboucher sur une nature typiquement alpine, recouverte de feuillus, de conifères et de pâturages, d’une beauté minérale à couper le souffle, surplombée par les vertigineux sommets himalayens, dont le Jomolhari qui culmine à 7 326 mètres.

Mais c’est évidemment dans les vallées et les bassins du centre plus facilement habitables, et encore coupés du monde il y a cinquante ans que résident le berceau culturel et le coeur de la civilisation bhoutanaise. Mieux protégés que d’autres et notamment ceux du Tibet , ces replis montagneux abritent de nombreux endroits et monuments qui jouissent d’une renommée quasi mythique chez les bouddhistes himalayens. Dont Taksang, dans la vallée de Paro, avec son monastère accroché au roc, comme par magie, à quelque 2 950 mètres d’altitude, 800 mètres au-dessus du vide. Lorsqu’on le contemple pour la première fois, du bas de la sombre paroi verticale qui l’enserre et le soutient, on l’imagine d’abord inaccessible ; jusqu’à ce que l’on découvre un chemin, tracé par les fidèles au travers d’une forêt suspendue elle-même au flanc de la falaise, qui permet d’y accéder en deux heures de montée.

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Le « droit au bonheur » est inscrit dans la devise nationale

De tels sanctuaires abondent au Bhoutan où la spiritualité bouddhiste est profondément ancrée dans la vie quotidienne. Très respectueux de ses ressources naturelles, de son environnement, et de la qualité de vie de ses concitoyens, ce royaume s’est d’ailleurs donné pour devise, il y a déjà trente-cinq ans, d’assurer le meilleur « bonheur national brut » (ou BNB), préféré à l’accroissement d’un PNB (potentiellement nocif pour les hommes et la nature) à ses habitants ; ce qui résume parfaitement l’imprégnation des valeurs du bouddhisme dans la conduite des affaires politiques… mais sans aucun interventionnisme des autorités religieuses, en dépit de leur omniprésence spectaculaire au Bhoutan.

Certains grands monastères, comme celui de Thimbu, la capitale, comptent en effet plus d’un millier de moines. Chaque colline ou presque arbore son petit temple, ceinturé de drapeaux de prières qui flottent au vent. Les torrents font tourner jour et nuit des moulins à prières. Montagnes et forêts regorgent d’ermitages où moines, nonnes et laïcs se consacrent à la méditation. Le calendrier religieux est émaillé de cérémonies majestueuses et de festivals de danses sacrées, ou tcham ; forme de méditation pour les moines, mais aussi occasion de partage spirituel avec la communauté laïque qui vit en symbiose avec eux. Et puis, il y a les dzongs ; superbes et imposants bâtiments, éclatants de blancheur, qui se dressent fièrement au débouché des principales vallées, couronnant une hauteur, s’adossant au flanc d’une montagne, marquant la confluence de deux rivières, protégeant l’accès aux bourgades ou trônant majestueusement en leur coeur. A la fois monastères, forteresses et sièges du gouvernement local, ces édifices constituent le centre vital des 20 provinces ou districts du Pays du Dragon Tonnerre. Mais ce qu’ils symbolisent surtout, c’est l’harmonie et le respect mutuel avec lesquels les deux pouvoirs civil et religieux cohabitent en permanence au Bhoutan. Car les dzongs se composent toujours de deux parties séparées par une tour centrale, qui abrite généralement plusieurs temples ; l’une sert de siège au gouvernement provincial, l’autre est dévolue aux autorités religieuses.

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Partout, le civil et le religieux dominent ainsi, ensemble, le reste de l’habitat, généralement très dispersé dans ce pays rural à 80 % qui ne compte qu’une seule grande ville, la capitale Thimbu, peuplée de 70 000 habitants, soit un dixième de la population totale. Pour l’essentiel, les Bhoutanais résident donc dans des bourgades ou des villages, édifiés la plupart du temps au bord d’une rivière ou sur le versant ensoleillé d’une montagne cultivée en rizières, où s’étagent de belles maisons blanchies à la chaux et de robustes corps de fermes décorés de fresques colorées. Et il n’est pas rare de tomber sur des hameaux isolés, généralement nichés au fond d’une combe ou dans le giron brumeux d’un ubac, que l’on repère à leurs fermettes en pierres surmontées de toits de lauses inégaux.

Mais quel que soit l’endroit où ils habitent, la plupart des Bhoutanais vivent encore d’activités traditionnelles : culture du riz, de l’orge ou du sarrasin dans les vallées, élevage de yaks jusqu’à 4 000 mètres d’altitude, tissage de textiles ou artisanat d’art dans les villages. Un artisanat particulièrement bien protégé au Bhoutan où toutes les classes de la société sont invitées à le soutenir ou à le patronner, depuis le roi jusqu’aux moines en passant par le plus modeste des paysans. Treize formes d’art sont dûment répertoriées et encouragées dont la sculpture sur bois, sur pierre ou sur argile, la fonderie, l’orfèvrerie, la maçonnerie, la maroquinerie, la broderie et le tissage. Au même titre que la peinture sacrée des thangka, toutes sont enseignées à Thimbu au sein de l’Institut des treize artisanats, ou zorig tchoussum, spécialement créé par le gouvernement afin que les meilleurs maîtres puissent transmettre leur savoir à des centaines d’apprentis, hommes et femmes.

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Une culture séculaire face au défi de la modernité

Parmi ces treize formes d’art, le textile est toutefois réservé aux seules femmes, et d’autant plus qu’elles ont su le porter à un niveau d’excellence artistique inégalé dans le monde himalayen. Les tissus bhoutanais étaient autrefois échangés au Tibet contre des tapis et constituaient jusqu’en 1959 outre le riz, les plantes médicinales et le papier l’un des principaux produits d’échanges commerciaux. De nos jours encore, les principaux motifs utilisés dans leur tissage se retrouvent, avec des variantes, jusqu’en Arunachal Pradesh, en Birmanie ou au Laos ; et les oeuvres des meilleures tisserandes bhoutanaises (celles des districts du Nord-Est : Lhuntse, Tashigang et Bumthang) continuent à propager la renommée du royaume très au-delà de ses frontières.

Un exemple parmi beaucoup d’autres de la façon dont le Bhoutan a su préserver sa culture en exploitant ses richesses naturelles et humaines, mais sans mettre son environnement en danger et sans renoncer à s’ouvrir au reste du monde. Membre de l’ONU depuis 1971, devenu une monarchie parlementaire depuis le printemps dernier, et sur le point de couronner un nouveau roi qui n’a même pas 30 ans, ses nombreux atouts l’autorisent plus que jamais à confirmer l’hommage que lui rendait, il y a déjà longtemps, un haut fonctionnaire canadien des Nations unies : « Le Bhoutan a tout pour ressembler à n’importe quelle autre nation du continent asiatique, mais aucune d’entre elles ne pourra jamais lui ressembler. »

Un article (et photos) de Matthieu Ricard.

Matthieu Ricard qu’on peut voir dans cette très chouette émission en ligne, signalée par Miss You : Thé ou café ?

anti

6 Replies to “Le droit au bonheur”

  1. anti

    J’ai appris plein de choses aujourd’hui ! Y compris que le père Matthieu (façon de parler hein !) a été photographe pour Magnum. Rien que ça !

    anti

  2. Semkey-Dhadul

    Bonjour merci pour ton passage « chez moi ». Oui tout le monde a droit au bonheur et cela devrait en effet être la préoccupation de nos dirigeants aussi….Bonne journée à toi.

  3. anti

    Coucou Semkey-Dhadul ! Contente de te lire par ici aussi 😉
    Tu as choisi un bel endroit pour te poser.

    Pour celles et ceux qui ne le savent pas, c’est l’interprétation de « Gayatri » qui figure sur le site de Semkey que j’avais indiquée en lien sur la note « De l’eau tout autour ».

    Très belle journée à toi !

    anti

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