L'Etranger, Visconti

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“Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.”

Après L’Enfer de Clouzot, Les Tontons Flingueurs, voici que revient sur quelques grands écrans de France (à Paris, Rennes et Bordeaux ) : « L’Etranger » de Visconti, adaptation du célèbre roman d’Albert Camus. Il semble que la critique soit unanime, ce n’était pas un bon film, tout du moins pas un à la hauteur du Maître italien.

Réalisé en 1967, vingt-cinq ans après la parution du roman d’Albert Camus, L’Etranger, de Luchino Visconti, ressort sur les écrans dans une copie neuve restaurée, après de longues années d’invisibilité.

C’est donc un nouveau chapitre qui s’ouvre dans l’histoire de ce film, placé dès l’origine sous le signe de la rétention. Rétention de Camus d’abord, qui refusa de son vivant que son roman soit adapté pour le cinéma. Rétention de sa veuve ensuite, qui s’opposa au premier scénario de Visconti, coécrit avec Suso Cecchi D’Amico et Georges Conchon, et qui réinscrivait l’histoire dans le contexte de la guerre d’Algérie.

Rétention de la critique, qui fit au film un accueil glacial, et des ayants droit, qui s’opposèrent ensuite à une ressortie du film.

Hormis quelques projections spéciales, comme pour la rétrospective Visconti, en 2000, à la Cinémathèque française, le film n’a donc pas été vu depuis quarante ans. On doit sa redécouverte au travail du distributeur Simon Simsi (Les Acacias) qui a convaincu les ayants droit de le sortir de l’oubli, et en a fait tirer une copie magnifiquement restaurée.

Transposition littérale du roman, le film commence par sa phrase d’ouverture, « Aujourd’hui, maman est morte », prononcée en voix off par Marcello Mastroianni, qui interprète Meursault.

Nous sommes à Alger, en pleine période coloniale, dans un milieu de Français qui parlent italien pour les besoins de la production. Meursault va enterrer sa mère sans éprouver d’émotion. Le jour même, il retrouve une collègue de bureau (Anna Karina) avec qui il passe un moment sur la plage, une nuit au lit et les jours qui suivent à son bras. Il se lie avec un voisin, Raymond, proxénète, qui lui expose ses plans de vengeance contre sa maîtresse, une Arabe qu’il soupçonne d’infidélité. Une fois son plan exécuté, le frère de la jeune femme vient rôder autour de chez eux. C’est sur lui que Meursault déchargera son pistolet.

Pauvre type antipathique

Difficile de nier les qualités plastiques de ce film, où la lumière, saturée, joue un rôle de premier plan. Porté par ses sensations, Meursault évolue dans une indifférence totale aux événements, et Mastroianni apporte à son personnage une présence-absence subtile. Mais le film pâtit de procédés pesants : la voix off, les colons français qui parlent italien, les gouttes de sueur qui coulent avec ostentation sur le front des personnages…

Cela passerait si Visconti restituait l’esprit du livre, les questions qu’il pose sur l’existence, l’absurde, la liberté, sans laquelle cette histoire n’est rien d’autre que celle d’un pauvre type antipathique. Or leur énonciation est doublement empêchée par l’incarnation des situations et par le déphasage historique entre le film et le roman. Le malaise naît avec l’entrée en scène de Raymond, ce souteneur violent, caricature de la domination de l’homme blanc avec lequel sympathise Meursault.

En le faisant exister comme un personnage de cinéma, Visconti condamne son héros à n’être plus le spectateur d’un monde absurde en quête de vérité, mais le collaborateur d’une ignominie. Dans cette affaire de meurtre d’un Arabe par un Français, la question coloniale reste en outre étrangement périphérique. On se prend à rêver du film qu’aurait fait l’auteur des Damnés si, comme il le souhaitait à l’origine, il avait pu l’inscrire dans le contexte de l’époque, en pleine guerre d’Algérie.

(Source Isabelle Regnier, pour Le Monde.fr édition du 12.11.09.)

Le mieux étant de se faire sa propre idée, on peut le voir ici en version anglaise :

« Meursault, pour moi, n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. Loin qu’il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde parce que tenace, l’anime : la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible. »
A. Camus

Quoi qu’il en soit, pour les quelques extraits vus, j’ai un apriori positif. Peut-être justement, parce qu’on ne dirait pas du Visconti, peut-être parce que j’aime ce que j’ai aperçu de la prestation de Mastroianni, de celle de Blier aussi, peut-être aussi, simplement parce qu’il s’agit de L’Etranger et que, comme pour beaucoup, j’ai aimé ce livre même si je lui préfère Le Mythe de Sisyphe et que je ne suis pas certaine d’avoir envie de le relire aujourd’hui.

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L’Etranger, lu par Albert Camus pour la Radio Diffusion Française, Lecture du soir.

Condamné à mort, Meursault. Sur une plage algérienne, il a tué un Arabe. À cause du soleil, dira-t-il, parce qu’il faisait chaud. On n’en tirera rien d’autre.

Rien ne le fera plus réagir : ni l’annonce de sa condamnation, ni la mort de sa mère, ni les paroles du prêtre avant la fin. Comme si, sur cette plage, il avait soudain eu la révélation de l’universelle équivalence du tout et du rien. La conscience de n’être sur la terre qu’en sursis, d’une mort qui, quoi qu’il arrive, arrivera, sans espoir de salut. Et comment être autre chose qu’indifférent à tout après ça ?

Étranger sur la terre, étranger à lui-même, Meursault le bien nommé pose les questions qui deviendront un leitmotiv dans l’oeuvre de Camus.

De La Peste à La Chute, mais aussi dans ses pièces et dans ses essais, celui qui allait devenir Prix Nobel de littérature en 1957 ne cessera de s’interroger sur le sens de l’existence. Sa mort violente en 1960 contribua quelque peu à rendre mythique ce maître à penser de toute une génération. (Karla Manuele)

Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s’est ouverte, c’est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j’ai eue lorsque j’ai constaté que le jeune journaliste avait détourné les yeux. Je n’ai pas regardé du côté de Marie. Je n’en ai pas eu le temps parce que le président m’a dit dans une forme bizarre que j’aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français… (Amazon)

Pour poursuivre sur l’inadaptation sociale : Freud, L’inquiétante étrangeté. Michaux, Plume.

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5 Replies to “L'Etranger, Visconti”

  1. Loïc

    Une envie de relire ce livre après les années « lycée » et cet avis fort utile.
    En espérant que ce film sera diffusé dans les cinémas de province…… Ce n’est pas gagné.

  2. anti

    C’est marrant cette tendance à ressortir des films, des livres etc. en ce moment. Les petits-enfants des héritiers auraient-ils moins d’apriori à céder les droits ? Un certain détachement par rapport à leurs aïeuls ?

    anti

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