Mon père aimait le piano – inédit de R. Notenboom –

42146528657086806451610.jpgVendredi 27 janvier dernier, Robert Notenboom était l’invité de Samantha Barendson pour la soirée « Carte Blanche » qui se tenait à Lyon.

À cette occasion, le poète y a lu un court texte inédit délicieux, Mon père aimait le piano, inspiré par une série de trois photos : quelque chose qui ressemblait à un piano, une voie ferrée et la photo d’une caravane ou d’un mobil-home.

Ce texte, Robert est heureux de le partager avec vous. Le voici :

Mon père aimait la musique, le piano surtout. Toute ma famille aimait la musique et tout le monde avait un piano. Et c’était bien de jouer du piano.

Le nôtre était noir. C’était un piano droit. Je ne me souviens plus de sa marque. Je n’aimais pas sa sonorité. Je n’aimais pas la barre de cuivre que mon père avait fixée au-dessus des touches pour que je tienne bien mes poignets. Ni la toile que mon père avait tendue par-dessus pour que je ne puisse pas voir mes doigts pendant que je jouais. «Jouais», le mot est impropre, pendant que je m’échinais à taper des exercices qui dans mon souvenir s’apparentent à la torture. Des études de Czerny, je crois et d’autres sadiques dont j’ai oublié les noms.

Mon père était ingénieur aux chemins de fer. Il m’aurait voulu aussi bon que lui en maths et au piano. En maths, j’étais nul et je passais d’horribles soirées avec lui en pleurant sur « le calcul en riant ». Mon père était très fort en calcul mental. On lui disait 24 546 multipliés par 17 522, il vous donnait le résultat instantanément. Comme il avait une extraordinaire mémoire et la capacité de se représenter ce qu’il pensait comme s’il le voyait sur un écran, il était aussi imbattable aux échecs, imaginant à l’avance une série d’hypothèses et leurs répliques. Je me souviendrai toute ma vie des heures interminables passées en face lui, vaincu d’avance, à sa fureur désespérée parce qu’il aurait aimé que je fusse aussi brillant que lui et souffrait de me mépriser. Pareil en musique, il jouait très bien et par cœur. Des sonates de Beethoven. Il adorait Beethoven, disait-il. Il le jouait très vite, en virtuose, sans faire jamais passer une once se sentiment. Moi, j’ai très vite détesté Beethoven. Je préférais Bach. Mon père me disait que ce n’était pas normal d’aimer Bach quand on était nul en maths. Que Bach, c’était une musique pour mathématicien, qu’il n’y avait pas de sentiment dans Bach. Il faut que je vous dise qu’à cette époque reculée, il n’était pas à la mode de trouver du sentiment dans Bach. Il aurait donc compris que je ne l’aimasse pas. Notre voisin, qui habitait cette magnifique propriété de l’autre côté de notre rue, Marcel Von der Wiese, un grand pianiste, interprétait Bach de cette façon mécanique, coutumière à l’époque. Moi, Bach me tirait des larmes. Surtout si c’était moi qui le jouais. Mais comme je n’étais pas un virtuose, je le jouais mal, trop lentement. D’ailleurs, dans la journée, je ne faisais pas les exercices que mon père me demandait et préférait improviser ma propre musique, mais comme c’était des airs très lents, cela n’apportait rien, me disait-il, et ne me faisait faire aucun progrès. Au contraire, cela me faisait perdre du temps. Pour lui, c’était aussi vain et nuisible que le temps que je gaspillais à rêver ou à écrire de la poésie.

Pour bien comprendre ce qui arriva, il faut savoir comment ma mère et moi ressentions la présence de mon père. Le matin, comme il partait tôt pour l’usine, nous faisions semblant de dormir pour ne nous lever qu’après avoir entendu claquer la porte de fer de notre jardinet. Plusieurs rebondissements avant que la porte ne se referme pas vraiment. Depuis j’ai toujours détesté qu’on claque les portes. Je n’en ai jamais claqué une seule. De la même façon, mon père criait beaucoup eh bien, moi je n’ai pratiquement jamais crié. Ensuite, la journée se passait normalement. Paresseusement, puisque j’étais paresseux et que ma mère ne faisait pas grand-chose. Le soir, quand venait l’heure du retour de mon père, l’inquiétude montait, ma mère commençait à s’affairer à la cuisine ou ailleurs ; moi, je m’enfermais dans ma chambre.

Un jour, un jeudi matin, – en ce temps-là les mercredis tombaient le jeudi comme aujourd’hui à Lyon le jeudi est tombé un vendredi -, peu après le départ de mon père, – je sais, je n’étais pas non plus courageux – pris d’une sorte de rage froide au souvenir de la soirée de torture précédente, je descendis à la cave où mon père s’était fait une sorte d’atelier de bricolage – il aimait travailler le bois et, jeune, aurait aimé devenir menuisier – et en remontai avec un maillet et une hache. Calmement d’abord, l’excitation montant progressivement en moi, la hache de la main gauche – en plus de tous mes autres défauts, j’étais gaucher – le maillet de la droite, j’entrepris de démolir consciencieusement et systématiquement le piano. Je m’acharnai tout particulièrement sur la barre de cuivre, la toile tendue au-dessus d’elle et fis sauter les notes une à une comme les tortionnaires de ma jeunesse faisaient des dents des suppliciés. Puis je partis. Sans claquer la porte, la laissant grand ouverte.

Nous habitions le long de la voie ferrée, dans une des petites maisons mitoyennes de la « Deutsche Bahn ». Je la suivis, sans but, sans autre but que de partir. Je courais, chantonnant, psalmodiant plutôt des paroles rageuses comme pour entretenir ma colère. Puis, la folie qui s’était emparée de moi cédant à la fatigue, je cessai de courir et ralentis mon pas. J’avais perdu de mon assurance. En fait, je serais bien rentré à la maison, mais, terrorisé par ce qui se passerait, je continuai à marcher devant moi, m’efforçant de ne pas trop penser. Ce qui m’était assez facile parce que j’ai toujours eu une grande facilité pour m’évader dans une sorte de brume rêveuse. Il y avait deux voies, quatre rails ; cela ressemblait à une portée de musique grégorienne. Ne sachant vraiment où aller, inconsciemment, je me mis à divaguer d’un rail à l’autre au rythme des quelques notes que je fredonnais, les écrivant d’une façon éphémère, de mon pas de plus en plus hésitant.

Le soir tombait. J’avais froid. J’étais fatigué. Un rayon de lune donnait aux choses une apparence monstrueuse. Les rails brillaient, me montraient mon chemin. À la fois lumineux et inquiétant. Tout le reste était ténèbres..

Je ne chantais plus. Étais-je éveillé ? Je pense que je marchais encore, d’un pas assez rapide, machinalement, presque endormi quand j’aperçus à ma droite un abri qui ressemblait à une caravane que l’on aurait abandonnée là. Je m’en approchai. La porte était entrouverte. J’y entrai et me laissai tomber à terre entre des bidons d’huile ou d’essence. Mon sommeil s’y poursuivit, habité de cauchemars, de souvenirs.

Ce fut le froid qui me réveilla. La nuit était tombée. Par les planches disjointes de la caravane, j’aperçus comme une clarté, des lumières rouges, bleues, jaunes qui vacillaient. Me parvenaient également des cris, des rires, des chants, le miaulement d’une sorte de violon, d’autres instruments encore. Je me traînai jusqu’à la porte, la poussai. Elle s’ouvrit d’un coup et je fus comme projeté en plein milieu d’un groupe d’hommes, de femmes, d’enfants, comme happé par une scène de théâtre où tout un monde bigarré et bizarre chantait, jouait. Je fus accueilli par un grand éclat de rire de toute l’assistance.

– Tu as dormi là-dedans ? me demanda un vieil homme barbu dont les yeux bleus moqueurs étaient cependant pleins de gentillesse.

Sans attendre ma réponse qui n’aurait été qu’un vague bredouillement, il me fit signe de m’approcher du feu. Une vieille femme me tendit une tasse d’une boisson fumante. Probablement du thé. Le violoniste, un jeune homme grand et chevelu, brandit l’archet de son violon et tout le monde se tut pour que peu à peu naisse et s’élève une mélodie pleine de passion, soutenue par les balalaïkas et reprise en contrepoint par le cymbalum. La mélodie s’enfla jusqu’à une sorte d’extase à la fois enthousiaste et paradoxalement désespérée pour s’écrouler en cascade, le chant des balalaïkas torsadant avec celui du cymbalum. C’est à ce moment que je m’aperçus que j’aimais la musique.

Le temps me manque pour vous raconter la suite par le menu… mais s’il nous reste quelques minutes, je suis à votre disposition pour vous dire comment tout cela finit et faire la part du vrai et du faux. Mais alors, je vous demanderai de vous rappeler que le mensonge est souvent plus vrai que la réalité en ce qu’il exprime ce que nous avons de plus profond en nous, ce que nous aurions aimé vivre et n’avons su qu’esquisser.

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Photo Robert Notenboom © Samatha Barendson

13 Replies to “Mon père aimait le piano – inédit de R. Notenboom –”

  1. Catherine La Petite Fée

    Merci Robert pour ce superbe bouquet de souvenirs. J’avais également un piano lorsque j’étais enfant, c’était celui de mon oncle. Un droit en bois. J’adorais l’écouter jouer. Je me mettais à genou puis j’enlaçais le piano et collais mon oreille tout contre… la sensation était unique…

  2. Robert Notenboom

    Chère Anne,
    Pour savoir la réaction de mon père, il faudra attendre un des prochains « Règlements de compte ».
    Chère Catherine,
    Avec le piano, tout au moins, je me suis réconcilié depuis longtemps et j’ai à la maison un « Yamaha » qui me sert à jouer, à improviser, etc..
    Bonne journée à tous !

  3. Anna Galore

    Chez nous, il y a deux pianos, un acoustique et un numérique. Nous avons eu le plaisir d’entendre plusieurs fois Robert improviser librement sur leur clavier, à l’occasion de ses passages chez nous…

    Et j’attends avec impatience la suite des « Règlements de compte » !

  4. Jean-Michel Berardi

    Cela donne envie d’en savoir plus !
    La voilà la véritable force de l’écriture. Rendre formidablement interressants des souvenirs qui seraient bien « pauvrets » s’il n’étaient pas tressés de brins de mensonges et d’inventions. Merci Robert.
    JM

  5. anti

    Lu sur Facebook, ces autres commentaires :

    Lisia Delvigne : Le petit Robert, bien sur n’a pas assassiné le piano .. Beau texte

    Brigitte : Mon cher frère de poésie, que j’aime ce texte, cette histoire, etqu’elle te ressemble ! Tu m’as fait voyager dans ce monde de l’enfance où les poètes s’attardent souvent très longtemps. Merci, de tout cœur.

    ————-

    Contente de te lire ici l’ami Robert. Ce texte donne envie de lire les suivants, en effet !

    La bise !

  6. anti

    Soiz Paris : J’adore ton texte – Merci ! Moi je n’ai pas du tout la bosse des maths… et j’ai toujours en mémoire les horribles séances de maths avec ma mère (Institutrice), le soir… des cris, des larmes… Les voisins s’en souviennent encore… 🙂 ! –

    Je t’embrasse, cher Robert.

  7. Sally Rozzi

    Souvenir d’enfance..oui, c’est délicieux ce texte, Robert! J’ai un doute, je me demandais si tu as démoli réellement le piano ou si tu aurais voulu le faire maintes et maintes fois mais…En tout cas, tout est si beau; tu racontes de façon naturelle, linéaire, »rythmique »,c’est pourquoi on a envie de tout lire sans s’arrêter. Bonne soirée en musique, pourquoi pas?

  8. Robert Notenboom

    Cela s’est passé si longtemps. Je ne sais plus très bien ce qui est tout-à-fait vrai et ce qui ne l’est qu’à peu près. De toute façon, peu importe la vie de l’auteur; ce qu’il écrit vit par soi-même.
    Bonne journée !

  9. anti

    Exactement ce qu’écrivait Jean-Michel un peu plus haut :

    « La voilà la véritable force de l’écriture. Rendre formidablement interressants des souvenirs qui seraient bien « pauvrets » s’il n’étaient pas tressés de brins de mensonges et d’inventions. Merci Robert. »

    Bonjour au passage 😉 et bonjour à Sally par la même occasion.

  10. Terrevive

    Texte magnifique. Le mensonge et la réalité qui s’entremêlent donnent une vigueur particulière au ton.

    On se laisse emporter par les mots.

    A suivre….. avec grand plaisir.

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