Faux gourous, vrais chamanes, vrais journalistes

Ici, nous respectons les cultures de toutes les populations de la Terre, à commencer par les plus anciennes et les plus ancrées dans des traditions ancestrales. C’est pourquoi, autant nous nous intéressons au chamanisme authentique, autant nous pourfendons, à chaque fois que l’occasion se présente, les sectes et les gourous de pacotille, mus par leur seul intérêt personnel, au mépris de tout ce qui fait les individus dont ils captent la confiance, allant même jusqu’à la mettre en danger de mort. Parmi eux, les adeptes de ce que l’on nomme le New Age, un bric-à-brac hétéroclite qui mélange, sans aucune cohérence, des bribes venues de religions diverses en un brouet pas si inoffensif que ça.

jamesray.jpgLe faux gourou leur avait promis de changer leur vie. Il a tenu parole.

Il y a quelques semaines, l’un de ces faux gourous, un Américain nommé James Ray, a conduit à la mort trois de ses disciples trop crédules, par son inconscience et son appât du gain.

James Ray sévit depuis déjà des années, il est une star des plateaux télé, il a même eu droit à une émission chez Oprah Winfrey et un de ses livres est devenu un best-seller dans la liste du New York Times.

Sa fortune s’élève ainsi à environ 30 millions de dollars. Son credo consiste à dire que tout le monde peut devenir riche parce que tout le monde en a la capacité mais a été brimé par une éducation médiocre (de vieux ressorts bien connus de tous les manipulateurs, mais plus c’est gros et mieux ça marche).

En octobre dernier, il a organisé pour 60 personnes, qui ont payé chacune 10 000 dollars, un stage de cinq jours intitulé « Le Guerrier Spirituel » (Spiritual Warrior) à Sedona.

Cette petite ville de l’Arizona est une mecque du New Age, avec de nombreuses boutiques uniquement centrées sur les thèmes qui font vibrer ses adeptes. Elles en tirent un chiffre d’affaire total de 4 milliards de dollars (oui, milliards). Au pinnacle de la mystique en toc du New Age, on trouve la culture des Amérindiens. Ou, plutôt, une forme complètement pervertie de cette culture.

Le cinquième jour, James Ray a demandé à ses 60 clients (après tout, il ne les voit que comme ça) d’entrer dans une sweat lodge (une hutte de sudation, autrement dit une sorte de sauna) pour se purifier, dépasser leur souffrance et renaître à une vie meilleure. Je cite, bien sûr.

Au bout de deux heures à peine, une vingtaine d’entre eux ont commencé à avoir des malaises, certains ont vomi. Mais James Ray, qui était à l’extérieur de la sweat lodge, leur a dit de rester à l’intérieur et de tenir le coup. Il l’a même écrit sur son compte Twitter au moment où tout cela se passait :

james ray twit.pngJamesARAy : est toujours en Guerrier spirituel… pour que quelque chose de nouveau vive, quelque chose doit d’abord mourir. Qu’est-ce qui doit mourir en vous afin qu’une nouvelle vie émerge ?
JamesARay : Jour 5 du Guerrier Spirituel. Le Guerrier Spirituel a vaincu la mort et n’a donc pas d’ennemis, pas de peurs, dans cette vie ou dans la prochaine.

sedona.jpgQuelques minutes après l’envoi de ce dernier message, c’était la catastrophe. Deux personnes perdaient la vie. Les secours sont arrivés mais n’ont pas pu les sauver. Une troisième a succombé dans les jours suivants. Et 18 ont été gravement intoxiquées par des émanations de gaz carbonique.

Quant à James Ray, il s’est courageusement barré en voiture pour rentrer en Californie dès qu’il a vu que ça tournait mal. Une telle élévation spirituelle force le respect.

La police a rapidement découvert que la sweat lodge avait été installée sans aucune autorisation ni contrôle de sécurité. Sinon, jamais 60 personnes n’auraient été admises à y entrer, que ce soit par rapport à sa taille (beaucoup trop petite pour le nombre de gens qui y ont été entassés les uns sur les autres) ou par rapport à sa conception en dépit du bon sens (les émanations de gaz carbonique).

Des vrais journalistes en France ? Oui, il y en a. Même à la télé.

Cette histoire a fait un bruit considérable dans la blogosphère et la presse américaines.

effet-papillon.jpgL’émission « L’effet papillon » (en clair sur Canal+ le samedi à 12h40) y a consacré un sujet hier. Et là, on voit toute la différence entre des vrais journalistes qui font une vraie enquête équilibrée et le n’importe-quoi sensationnaliste des docs faits par M6 sur des sujets analogues.

Sur M6, le sujet se serait sans doute arrêté là, avec un commentaire mettant dans un même panier le comportement manipulateur et criminel du faux gourou James Ray, les dangers des sweat lodges et les superstitions dépassées de ces sauvages arriérés. Si vous pensez que j’exagère, n’hésitez pas à voir ou revoir « Nouveaux chamanes, nouveaux gourous » (en ligne sur YouTube) ou à relire les articles que nous avons consacré au sujet.

En revanche, dans le reportage de Canal, une fois le fait-divers tragique exposé, les journalistes sont allés interroger ceux qui ont créé les sweat lodges il y a des centaines, voire des milliers d’années : les Indiens Sioux Lakota. Et là, le message qui s’en dégage change du tout au tout.

Ce qu’en pensent les Indiens Lakota

L’un de ces Indiens, Milo Yellow Hair, déclare d’emblée que les Lakota sont furieux de cette histoire.

Tout d’abord, participer à une sweat lodge est toujours gratuit. Il est totalement contraire à l’esprit de la cérémonie d’en tirer une quelconque rémunération. Faire payer pour une sweat lodge, c’est de l’escroquerie pure et simple. Milo fait remarquer au passage qu’avec 10 000 dollars, trois familles de Lakota pourraient vivre pendant un mois. Soixante personnes ayant payé chacune cette somme, cela veut dire de quoi vivre pour 180 familles d’Indiens.

Ensuite, Milo a montré aux journalistes comment doit se passer une vraie sweat lodge. Ce n’est pas juste un sauna transposé dans un décor de western. Il y a une préparation, puis une façon de s’y tenir et surtout, si quelqu’un ne se sent pas bien, l’homme-médecine (le chamane) le fait aussitôt sortir. Aucune sweat lodge tenue par des Indiens n’a jamais connu le moindre problème de mémoire de Sioux. « A Sedona, ils ont copié le style mais pas la substance. Ceux qui ont fait ça ont tout simplement commis un meurtre. »

floyd 2.jpgEt ensuite ?

Un grand chef spirituel Oglala Lakota nommé Floyd Pte Ole (« cherche le bison ») ajoute qu’il s’agit d’une insulte à la culture Sioux. Il brandit le traité signé par son arrière-grand-père avec les Blancs il y a 150 ans, dont l’article 1 précise que si un Blanc fait du mal ou vole un Indien, il doit être poursuivi en justice. Et il déclare : « Tu ne peux pas t’approprier ce qui ne t’appartient pas. Tout ce que font les Blancs c’est prendre, prendre, prendre sans jamais demander la permission. » Sur la base du traité, il a déposé plainte, non seulement contre James Ray mais contre le gouvernement des Etats-Unis.

Les Lakota demandent que les sweat lodges soient interdites aux Etats-Unis si elles ne sont pas sous le contrôle d’un Indien qui maîtrise cette pratique. Sans aucun effet pour le moment.

Et James Ray ? Il va bien, je vous rassure. Il a déjà pris des inscriptions pour ses prochains stages en 2010.

Pour en savoir plus :
– Un excellent article dans Global Voices : USA : Exploitation de la culture amérindienne, les huttes de sudation font deux victimes
– Une description détaillée de la « quête de vision » par un vrai chamane : Présence des chamanismes : la quête de vision
– La fondation créée par Floyd Pte Ole pour préserver la culture Lakota : Looks for Buffalo

One Reply to “Faux gourous, vrais chamanes, vrais journalistes”

  1. anti Post author

    Purée ! Je l’ai tellement lu cet article que je m’aperçois que je n’ai pas laissé de commentaire et dieux savent s’il est intéressant à plusieurs titres qu’il ne me sert à rien d’énumérer tout est dit !

    Ah, si : allez voir le reportage d’une dizaine de minutes, ça vaut le coup. Ah ! Encore, lisez les articles en lien 😉

    Merci Anna.

    anti

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