Elle attend

LA VEUVE OBSCURE – Chapitre 2

Elle attend comme un coup de foudre
Le règne des anges innocents

Jean-Jacques Goldman

Le désert, à perte de vue.

Le soleil écrase tout, énorme boule de feu. Le ciel semble blanc tellement il est lumineux. Sous l’abri relatif d’un olivier rabougri qui survit là par miracle, la jeune bergère à la peau tannée plisse les yeux.

Elle attend.

Elle sent le temps s’arrêter à chaque fois qu’elle est là, dans ce décor minéral où rien ne bouge en dehors des vapeurs de chaleur qui déforment doucement les lignes de fuite. Elle laisse ses pensées planer autour d’elle dans l’air surchauffé, puis s’évaporer en silence.

Elle attend en rêvant des anges.

Un bêlement bref la ramène au réel. Ses brebis chétives se nourrissent chichement de rares brins d’herbe jaunie, dans le lit asséché de l’oued. Elles sont encore loin d’être rassasiées, elles ne voudront pas rentrer au village avant plusieurs heures.

Elle remarque un point noir à l’horizon. C’est une tempête de sable en formation. Passera-t-elle au loin ou va-t-elle se rapprocher ?

Elle plisse les yeux. Le point noir grossit. Il devient une tache qui s’étire comme pour séparer la terre du ciel.

Elle sort de sa rêverie à regret. Il faut qu’elle agisse.

Si les bêtes sentent le danger avant d’être ramenées et enfermées dans leur enclos, elles vont s’éparpiller et s’égarer à jamais. Elle ne peut pas risquer de les perdre. Sa survie et celle de ses proches en dépendent. Il ne reste plus grand-chose à manger. Les soldats du roi David ont rapidement épuisé les maigres réserves de la tribu lorsqu’ils ont établi leur campement aux abords du village à la précédente nouvelle lune. Elle aurait pu les détester pour cela. Mais parmi eux se trouve Talmaï bar Anakim, un archer au regard doux, beau comme un ange, qui dépasse tous les autres d’une bonne tête.

Elle est boiteuse. Elle s’est résignée depuis longtemps à ne jamais connaître l’amour. Pourtant, Talmaï semble ne pas prêter attention à sa disgrâce. Souvent, quand leurs regards se croisent, il lui sourit. Elle sent alors ses joues devenir cramoisies. Elle se détourne aussi vite qu’elle le peut, une boule de chaleur au creux du ventre.

Hier, au crépuscule, elle est allée chercher de l’eau au puits boueux situé au creux d’un amoncellement rocheux, à une heure de marche. Talmaï l’attendait là, comme surpris par sa propre audace, aussi gauche qu’elle.

Elle veut revivre ce moment.

Malgré le vent chaud chargé de sable qui précède l’arrivée de la tempête et commence déjà à griffer sa peau, elle essaie d’arrêter le temps encore une fois.

Elle ferme les yeux.

Talmaï est près du puits, avec elle. Ils échangent quelques mots anodins, ils rient de se voir tous les deux bredouiller, elle rougit quand il effleure ses cheveux, elle frémit quand il caresse ses joues empourprées du dos de la main, elle gémit quand il la serre doucement contre lui. La nuit tombe sur leurs corps nus enlacés, secoués d’extases. Puis ils rentrent furtivement chacun de leur côté, le cœur empli de rêves.

Elle n’a pas beaucoup dormi. Alors que l’aube n’est plus très loin, elle a fini par sombrer dans un sommeil profond. Trop profond. Quand elle s’est réveillée et qu’elle est sortie de chez elle, les soldats n’étaient plus là. Un vieil homme lui a dit qu’ils étaient partis très tôt et qu’il faut s’en réjouir parce qu’il ne reste presque plus rien à manger au village. Elle a balbutié une réponse inintelligible et fait volte face en baissant la tête pour cacher les larmes qui pointaient à ses yeux.

L’avenir qu’elle imaginait déjà avec Talmaï glisse entre ses doigts comme du sable fin et disparait à jamais.

Le sable… Le nuage grossit à l’horizon. Cette fois, elle en est sûre, il arrive droit vers elle. Il forme désormais un mur, puis une falaise gigantesque qui avance d’un bout à l’autre de l’horizon dans un fracas épouvantable.

Elle tente de rassembler ses bêtes affolées le plus vite possible et de les pousser sur le chemin du retour. Par bonheur, le petit troupeau prend instinctivement la direction du village. Un jeune agneau terrorisé fait soudain un écart et part sur la droite, vers les falaises.

La bergère se jette à sa poursuite en claudiquant, au milieu d’un dédale de plus en plus chaotique de pierres aussi tranchantes que brûlantes. Elle est très vite lacérée de coupures qui zèbrent ses jambes. Le front de la tempête se rue sur elle, il fait plusieurs centaines de mètres de haut, elle crie, terrorisée, et court, court à la recherche d’un abri de fortune. En se jetant maladroitement dans une anfractuosité, elle trébuche et heurte violemment de la tête la roche dure.

Tout devient noir.

L’enfer se déchaîne sur son corps inconscient.

Un calme sans limite l’envahit. Elle voit une jeune femme inanimée disparaître petit à petit sous les tourbillons des grains de sable semblables à un immense essaim de frelons furieux. Elle réalise que c’est elle-même qu’elle voit. Elle a la sensation d’être suspendue dans les airs. Elle n’a pas peur, elle ne se demande pas comment cela est possible, elle ne ressent même pas d’étonnement. Elle regarde son propre corps qui gît quelques mètres plus bas, c’est tout. Malgré l’ouragan, une bulle silencieuse et limpide l’entoure et la protège. Elle ne s’est jamais sentie aussi bien. Elle s’élève de plus en plus haut. En dépit de la tempête qui est partout, elle voit distinctement le petit agneau qui s’est terré, tout tremblant, à deux pas de l’endroit où elle a chuté. Elle regarde plus loin. Elle aperçoit chacune des brebis qui courent vers le village et, là-bas, les membres de sa tribu calfeutrés chez eux. Elle entend tout ce qu’ils disent. Loin de former une cacophonie, leurs dizaines de paroles superposées sont parfaitement intelligibles.

Elle se dit alors pour la première fois que, peut-être, elle est morte.

Oui, elle en est certaine : elle est morte, en train de s’envoler vers le Paradis.

Et c’est infiniment doux.

Elle s’élève toujours plus et voit, très loin, la troupe de soldats. Malgré la distance, elle distingue tous les détails jusqu’aux petits accrocs sur leurs vêtements et elle entend tout ce qu’ils disent. Talmaï n’est pas avec eux. Il est plus loin, parti en reconnaissance. Il avance avec précaution dans une gorge étroite. C’est un guet-apens, elle le sait. Il est soudain cerné de guerriers emplis de haine. Ils semblent à peine humains, avec leur peau livide et leurs ongles comme des griffes. Leur chef monte un cheval noir. Il ne porte pas de casque, comme s’il se savait invincible. Il est totalement chauve et a un regard de mort. Talmaï lui fait face avec bravoure. Le seigneur aux yeux gris sourit, lève sa hache à double lame et l’abat sur l’archer, fendant son crâne en deux, dans un jaillissement de sang. Talmaï s’effondre. Il est mort avant d’atteindre le sol.

Pourquoi cela ne la rend-elle pas triste ? Sa sérénité ne fait que croître.

Elle se sent aspirée vers le haut, par un tunnel plus sombre que la plus sombre des nuits mais qui pourtant lui semble le plus doux endroit du monde. Elle s’y enfonce à une vitesse vertigineuse.

Elle se souvient de tous les instants de sa courte vie, même les plus insignifiants, dans les moindres détails.

Elle se souvient des minutes qui ont précédé sa naissance, dans le fracas lancinant du cœur de sa mère et les coups de boutoir des contractions finales.

Elle se souvient de toutes les vies qu’elle a vécues avant celle-ci.

Elle se souvient de l’époque où elle était une liane, une prairie, un étrange animal marin, une météorite enfouie sous une banquise immense, un fleuve, un océan, une galaxie, toutes choses dont elle n’a jamais même soupçonné l’existence et encore moins l’apparence.

Elle est l’Univers.

Une lueur minuscule apparaît au loin, grandit, envahit tout son champ visuel.

Le Paradis, elle en est sûre, c’est le Paradis.

La lumière est faite d’amour pur, total. Tout est doré. Des cascades d’eau cristalline s’écoulent au milieu de plantes luxuriantes. Des anges volent autour d’elle et lui sourient.

Elle s’approche d’une source qui semble encore plus merveilleuse que toutes les autres, elle veut boire le nectar qui en jaillit.

Juste au moment où elle va le faire, Talmaï surgit devant elle. Sa blessure hideuse a disparu, son visage intact exprime un bonheur immense. Elle rit et tente de le pousser pour pouvoir boire à la source. Mais il la retient avec une douceur ineffable et murmure :

– Tu vas devoir repartir. Ton heure n’est pas arrivée. Cette source est celle de l’Oubli. Dès que tu auras bu, tu ne te rappelleras plus rien de ce que tu as vu ici.

– Quoi ? Je ne veux pas repartir ! Je veux rester ici avec les anges et avec toi !

– Il faut que tu retournes auprès des tiens. Ton destin n’est pas encore accompli.

– Mais pourquoi oublier ? Je veux leur raconter ! Il faut qu’ils sachent comme tout est beau ici !

– Fais-moi confiance et bois.

À contrecœur, elle accepte et trempe ses lèvres dans la liqueur délicieuse. Aussitôt, elle est aspirée à toute vitesse en arrière jusqu’à l’endroit où elle a perdu connaissance.

La tempête est terminée. Elle voit la forme oblongue de son corps presque entièrement dissimulé sous le sable apaisé. En criant de douleur, elle se sent le réintégrer, comme si elle enfilait un vêtement trop étroit et trop rêche. À peine a-t-elle repris possession d’elle-même qu’elle se redresse en toussant pour cracher tout le sable qui a envahi sa bouche et ses narines. Elle prend conscience de la plaie qui défigure son front.

Elle se met debout avec difficulté. Est-elle morte et ressuscitée ou a-t-elle longuement déliré après avoir perdu connaissance ?

Un bêlement plaintif retentit tout près d’elle. Le petit agneau sort en titubant de l’endroit exact où elle l’a vu se cacher lorsqu’elle est sortie de son corps.

Une sérénité infinie l’emplit. Elle a tout oublié de ses vies antérieures mais elle se souvient de l’essentiel.

Elle sait que Talmaï est mort. Elle sait qu’il est au Paradis. Elle ne ressent aucune tristesse. Le jour venu, elle l’y rejoindra. Elle n’a plus qu’à attendre. Elle aime attendre.

Elle sait autre chose.

Un peu de Talmaï vit toujours en elle. Elle est enceinte de lui.

Elle sait aussi ce qui va arriver quand elle retournera auprès de sa tribu.

Les Nephtali vont dire qu’elle a déshonoré sa tribu quand ils verront son ventre s’arrondir. Ils décideront de ne plus jamais l’appeler par son nom. Ils penseront qu’ainsi elle sera vite oubliée de tous.

Pour eux, Sarah ne sera plus que la Veuve.

Neuf mois plus tard, elle mettra au monde son fils.

Elle l’appellera Hiram.

11 Replies to “Elle attend”

  1. Anna Galore Post author

    Voici un premier extrait de mon nouveau roman en cours d’écriture « La veuve obscure ».

    Il s’inspire principalement des expériences de mort imminente (alias NDE pour les anglo-saxons) ainsi que de quelques références bibliques (la veuve de Nephtali) et orphiques (la source du Léthé).

    Les photos ont été prises à l’Espiguette le 31 décembre 2007 en fin d’après-midi. Elles ont été retouchées pour les besoins de cette note.

  2. anti Post author

    Un chapitre envoûtant à souhait et empli de magie naturelle.

    A te lire, une envie, une seule, que la suite se manifeste depuis les hauteurs célestes.

    anti

  3. Catherine Post author

    Quelle sérénité en finissant ce chapitre ! Du coup, ça donne envie d’en savoir plus… Alors ?
    Ceci dit, j’ai toujours pas lu le 7ème livre ! Hé ! Hé ! J’ai donc de quoi patienter encore…

  4. Anna Galore Post author

    Je repense à la citation que mentionnait Anti il y a quelques jours: « Derrière chaque homme fort se cache une femme encore plus forte ».

    Dans le mythe d’Hiram, il n’est quasiment rien dit de qui vraiment était sa mère (du moins, dans les textes auxquels on peut avoir accès librement, qui sont les seuls que je connais). On ne sait d’elle qu’une seule chose, c’est qu’elle est surnommée « la veuve de Nephtali ». Cela laisse toute place à l’imagination et à la sensibilité pour lui donner une histoire. Je la vois comme une solitaire (d’où son handicap physique qui ne retire rien à sa beauté mais l’isole), à la fois modeste et forte, introvertie, contemplative et qui a connu une expérience spirituelle extrême dont elle va transmettre quelque chose de fondamental à son fils.

    Ce genre de zone d’ombre sur des femmes-clés de la Bible n’est pas unique. Un verset encore plus évasif évoque la femme de Caïn – brêche que j’ai exploitée dans « La femme primordiale ».

    Une seule chose est sûre: avant chaque homme, du plus insignifiant au plus important, s’est tenue une femme. Sa mère.

  5. ronron Post author

    Ton message au réveil, puis lecture de ce très beau texte…

    Synchronie, comme ça ne te surprendra pas. Hier soir, j’allume la télé en fin de soirée et j’écoute deux entrevues sous le thème des EMI (expérience de mort imminente)… Transition coucher-lever, comme un seul événement…

    Là, j’imagine merveilleux de pouvoir se laisser ainsi porter par une telle expérience.

    Des anges nous sourient… Dont vous êtes, nous sommes…

    Et je vous embrasse comme un seul être…

    Merci.

  6. anti Post author

    Oh Ronron ! Non seulement contente de te lire ici, mais heureuse de ce message si tu savais !

    Enormes baisers à toi, à vous, nos anges gardiens.

    anti

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