L’Agence, Alexandre Donders -8-

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L’Agence

(Vous avez l’argent ? Nous avons les comédiens !)

***

Une pièce d’Alexandre DONDERS

Suite des messages précédents

ALAIN NAUDIN : Je peux vous poser quelques questions ?

PEGGY : Pour voir si je pourrais être comédienne ?

ALAIN NAUDIN : Voilà. Pour voir si vous pouvez être comédienne. (Il se lève et pose ses questions en marchant les mains dans le dos, comme à l’école primaire.)

PEGGY, se repositionnant : Je suis prête.

ALAIN NAUDIN : Vous avez lu Colette ?

PEGGY : Non. Mais j’ai le dernier Marie-Claire.

ALAIN NAUDIN : Ou est-ce que vous situez l’Afrique du Sud ?

PEGGY : Euh… Sous l’Afrique du Nord.

ALAIN NAUDIN : Vous connaissez Marks et Spencer ?

PEGGY : Non, je les connais pas.

ALAIN NAUDIN : Richelieu, ça vous évoque quoi ?

PEGGY : Une station de Métro ?

ALAIN NAUDIN : Jean-Baptiste Poquelin, ça vous fait penser à quoi ?

PEGGY : A rien.

ALAIN NAUDIN : Et Molière ?

PEGGY : A une émission de télé, comme les 7 d’Or.

ALAIN NAUDIN : Quel est le premier homme à avoir marché sur la lune ?

PEGGY : Ca je sais, c’est le Capitaine Flam.

ALAIN NAUDIN : Et le deuxième ?

PEGGY : Albator, bien sûr.

ALAIN NAUDIN : A votre avis, le plus grand poète Français ?

PEGGY : Francis Lalanne. Mais je peux me tromper.

ALAIN NAUDIN : Pour vous, Charles de Gaulle, c’est une station de RER ?

PEGGY : Non.

ALAIN NAUDIN, avec une lueur d’espoir : C’est quoi, alors ?

PEGGY : Ben, un porte-avions.

ALAIN NAUDIN, se rasseyant, plus ou moins assommé : Dernière question : vous êtes née à terme ?

PEGGY : Non, non. Je suis née à Paris.

ALAIN NAUDIN : Bien, bien, bien.

PEGGY : Je peux être comédienne, alors ?

ALAIN NAUDIN : Sans problème. Vous avez toutes les dispositions.

PEGGY : Génial ! Il me reste plus qu’à rencontrer quelqu’un comme vous, ici et maintenant. Vous voulez bien l’attendre avec moi ?

ALAIN NAUDIN : Oui, oui… (En aparté : ) On est mal barré là ! J’vais passer à l’ADSL. (Il se lève brusquement, sort, referme la porte derrière lui. Peggy reste seule un instant. Il frappe à la porte et entre.) Bonjour. Je viens de croiser Alain dans l’escalier et il m’a dit que vous attendiez de rencontrer quelqu’un comme moi, ici et maintenant.

PEGGY : Oui, c’est pour la place de comédienne.

ALAIN NAUDIN : Oui, oui, il m’a dit ! Il faudrait juste que je voie comment vous… Comment vous bougez… Vous pouvez me montrer ?

PEGGY : Ici ?

ALAIN NAUDIN : Oui… Pourquoi pas… (Peggy se dandine sur sa chaise.) Non, non… Dans l’espace, là, dans le bureau…

PEGGY : Ah ! Ben, à choisir, je préfère dans le bureau, parce que dans l’espace… ! (Elle rit, se lève, un peu gênée par cet exercice, et se met à marcher comme une demi-mondaine en gloussant.)

ALAIN NAUDIN : Vous avez ça dans le sang, vous sentez ? C’est l’instinct. Comédienne, c’est le plus vieux métier du monde… (Il la pelote un peu.) Je vous touche, mais c’est professionnel, hein ?

PEGGY, comme pour l’excuser : Ben oui, hein…

ALAIN NAUDIN : Ce n’est pas la femme que je touche, c’est la comédienne…

PEGGY, fière : Merci, c’est gentil…

ALAIN NAUDIN : Vous êtes douée… Vous êtes très douée…

PEGGY : Il faut que je parle ?

ALAIN NAUDIN : Non, non ! Surtout pas ! Vous êtes belle… Vous êtes très belle…

PEGGY : Mais, plus tard, je pourrai parler, hein ?

ALAIN NAUDIN : Oui, oui… Vous êtes intelligente…

PEGGY : Ah, ça, on ne me l’avait jamais dit…

ALAIN NAUDIN : Quelle erreur… Je suis sûr qu’on peut tirer beaucoup de vous, en vous le disant… (La porte des toilettes s’ouvre, Jacques va pour sortir.)

PEGGY, crie : Occupé ! (Jacques rentre précipitamment dans ses toilettes. Alain a eu très peur.)

ALAIN NAUDIN : C’est quoi, ça ?

PEGGY : C’est rien, c’est Jacques… Il travaille ici… Enfin, il travaille, c’est beaucoup dire… D’ailleurs, il va bientôt se faire saisir… Comme moi, d’ailleurs…

ALAIN NAUDIN : Ah, il m’a surpris l’animal ! Il y a un autre endroit où l’on pourrait … répéter ?

PEGGY : Oui, dans la cuisine, mais c’est plus petit.

ALAIN NAUDIN, la main sur la poignée de la cuisine : Mademoiselle, nous allons célébrer officiellement votre entrée dans le métier !

PEGGY : Ah bon ? Ben, je pensais que c’était plus dur que ça… (Elle entre dans la cuisine.)

ALAIN NAUDIN, en refermant la porte : Mais non, mais non… C’est juste un coup à prendre…

Un temps. La porte s’ouvre. C’est David qui entre, un bouquet de fleurs et une enveloppe à la main. Il ne voit personne. Il s’avance religieusement jusqu’au bureau de Peggy, dépose les fleurs et le petit mot dessus, et s’agenouille. Il reste un moment recueilli, les mains jointes. Le téléphone sonne, le répondeur s’enclenche : «Bonjour, vous êtes bien à L’Agence, avant le Bip c’est à nous, après le Bip, c’est à vous. » (Bip).

Une voix masculine, d’environ 25 ans, à la limite de la vulgarité se fait entendre.

VOIX DU TELEPHONE : « Peggy, salut, c’est Dylan !… T’es là poupée ? J’ai eu quelqu’un tout à l’heure, on aurait dit ma grand-mère ! Bon, t’es pas là… Tu me gardes tout ça au chaud, hein ? T’as vu, j’ai fait gaffe, j’ai pas appelé chez toi ! »

David n’a pas bougé. On devine qu’il pleure. A cet instant, Bernadette entre, encore un peu éméchée, et tout en parlant, se dirige vers son bureau, et feuillette rageusement son book. Elle n’a pas vu David, ni son portrait décroché.

BERNADETTE : … Je vais t’en trouver, moi, des nains d’1 mètre 80! Je vais t’en trouver des actrices super connues qu’ont jamais rien fait ! Y’a qu’à demander ! Tu veux quoi, un grand black qui fasse pas trop noir ? Une comédienne intelligente ? Y’a pas de soucis ! Si ça n’existe pas, chez Delaunay, on te le fait !
(Elle se calme, et lit la fiche que lui a remise la directrice de casting, en s’étirant : )
Alors… Sabrina : Femme élégante. Age : Entre 50 et 65 ans. Le rôle est distribué. La petite amie du producteur, âgée de 17 ans, a fait d’excellents essais.
Sylvie : Age indéterminé, physique incertain. Pas trop jolie mais belle.
Gérard : Personnage clé, d’une soixantaine d’années. Il devra être capable de jouer sans jouer. Tu m’en diras tant ! Pour les 57 autres rôles, nous nous en remettons à votre jugement et à votre expérience.
Nous attendons vos propositions en milieu d’après midi par fax. Tu m’étonnes !
Bon. Bien, bien… Eh ben on va leur envoyer tout le monde, ils feront le tri eux-mêmes…

Elle se lève et se dirige vers le bureau de Peggy, en disant : Ça, c’est un travail pour Peggy ! Elle est ou, d’ailleurs, la deuxième plus belle erreur de l’humanité après l’invention de Jacques !

Elle a soudain très peur en découvrant David qui n’a pas bougé et qui pleure toujours, un peu plus bruyamment maintenant. Ah, mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça ? , c’est toi David ? Bon, je préfère ça, je croyais que c’était quelqu’un d’important. Ben enfin, tu vois pas qu’elle est pas là ? T’as perdu quelque chose ? C’est Peggy qui t’a fait des misères ?

David secoue la tête d’une façon peu compréhensible. Oui ?… Non ?… Oui et non ?… Il va falloir que tu sois un peu plus clair, hein ? Parce que là on nage en pleine guerre du feu et j’ai pas pris mon lexibook, hein !

David, toujours en larmes, tâtonne sur le bureau pour montrer le répondeur à Bernadette.
Tu veux me montrer quelque chose ?… Téléphone maison ?

Bernadette enclenche le répondeur.

VOIX DU TELEPHONE : «Peggy, salut, c’est Dylan !… T’es là poupée ? J’ai eu quelqu’un tout à l’heure, on aurait dit ma grand-mère ! Bon, t’es pas là… Tu me gardes tout ça au chaud, hein ? T’as vu, j’ai fait gaffe, j’ai pas appelé chez toi! »

David pleure de plus belle.

BERNADETTE, reprend : Ah oui, quand même ! Ca calme ! C’est tout sauf de la dentelle ! Efficace et précis ! J’ai connu des grutiers plus fins et des marins pêcheurs moins directs…

à suivre

anti

One Reply to “L’Agence, Alexandre Donders -8-”

  1. ramses

    Je sens que ça va être « le » casse du siècle… 60 acteurs, l’Agence va refaire surface !

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