L’industrie du tabac, un crime contre l’humanité en pleine expansion

Il existe des industries qui agissent en toute légalité pour produire et diffuser des substances à la fois inutiles et mortelles depuis des décennies en toute connaissance de cause. Le cas du tabac est probablement le plus ouvertement effrayant de tous.

Cent millions de morts au 20e siècle, un milliard au 21e.

Il ne s’agit en rien de pointer ici le doigt sur les fumeurs, mais sur les industriels qui les ont entraînés délibérément dans un piège mortel. Les premiers sont des victimes, les seconds des criminels de masse.

cigarette meurtrier.gifUn nouveau livre écrit par Robert Proctor, « Golden Holocaust » (l’holocauste doré), vient d’être consacré au sujet.

Il décrit comment des industriels ont développé à l’échelon planétaire des produits dont ils ont la certitude qu’ils ont causé cent millions de morts qu’ils en causeront un milliard de plus dans le siècle qui vient, comment – loin de tenter d’en diminuer les dangers – ils ont sciemment augmenté le caractère addictif des cigarettes, comment ils ont noyauté tous les cercles de décision depuis les gouvernants et les médias jusqu’aux instances scientifiques comme l’OMS et comment, avec un cynisme effroyable, ils ont orienté depuis longtemps leurs campagnes publicitaires vers les jeunes générations pour accroître leur clientèle.

80 millions de pages de documents internes des industriels du tabac sont accessibles sur le net depuis 1998

Robert Proctor est historien des sciences, professeur à l’université de Stanford (Californie). Si son livre inquiète autant les géants de l’industrie du tabac, ce n’est parce qu’il a aligné des arguments venus de tel ou tel organisme anti-tabac. C’est parce qu’il divulgue leurs propres mots.

Rapports internes, mémos, comptes-rendus de leurs équipes de recherche et de leurs médecins, tous ces documents ont en effet été rendus publics depuis 1998 à l’issue d’un procès de masse gagné par 46 États américains contre les cigarettiers.

Le jugement a compris deux volets, l’un financier (le versement de 250 milliards de dollars aux plaignants sur une durée de vingt ans), et le second consistant en la mise dans le domaine public de toute la documentation interne des industriels.

A l’instar de Wikileaks, des dizaines de millions de documents, s’étalant sur une cinquantaine d’années d’activité, ont été récupéré par l’Université de Californie à San Francisco, qui les a mis gratuitement accessibles à tous sur le web (les « tobacco documents« ). Cela représente à ce jour près de 80 millions de pages numérisées et ce n’est pas terminé. Robert Proctor les épluche depuis plus de dix ans.

La cigarette tue plus chaque année que le paludisme, le sida, les guerres et le terrorisme réunis

« La cigarette est l’invention la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité. » écrit Robert Proctor. L’homme a déjà créé à de multiples reprises des produits dangereux, mais la cigarette est la seule de ces inventions qui soit mortelle tout en étant rigoureusement inutile.

Chaque année, la cigarette tue plus que le paludisme, le sida, les guerres et le terrorisme réunis. Cela représente actuellement pas loin de six millions de morts par an. Le tabac est directement responsable d’environ cent millions de morts au 20e siècle et il en causera autour d’un milliard au 21e.

Le plus effarant, c’est que les industriels aux commandes de cette activité non seulement savent depuis 1920 que ce qu’ils vendent tue à petit feu, mais ont tout fait depuis qu’ils le savent pour en vendre toujours plus.

Anti tabac 001.jpgLes grandes manœuvres planétaires

La première grande manœuvre planétaire remonte au plan Marshall. Les cigarettiers veulent profiter de l’aide à la reconstruction de l’Europe pour diffuser le tabac blond qu’ils produisent avec une nouvelle méthode rendant la fumée moins agressive et donc plus facile à inhaler, ce qui résulte en une addiction bien plus intense à la nicotine, ainsi que des lésions plus graves aux poumons.

« Au cours de la réunion de Paris (12 juillet 1947) qui a mis en mouvement le plan Marshall, il n’y avait aucune demande des Européens spécifique au tabac. Cela a été proposé et mis en avant par un sénateur de Virginie. Au total, pour deux dollars de nourriture, un dollar de tabac a été acheminé en Europe. »

Vous avez bien lu : les Européens ne demandaient rien en ce qui concerne le tabac, ils avaient bien d’autres urgences. Ils ont quand même eu un arrivage massif du nouveau poison plus efficace que les cigarettes de tabac brun qu’ils fumaient jusque-là en bien moins grande quantité en raison du goût âcre de la fumée.

Le 14 décembre 1953, une demi-douzaine de grands patrons du tabac se retrouvent discrètement à New York. Ils y rencontrent une entreprise de relations publiques à qui ils disent qu’ils ont la certitude que le tabac est cancérigène.

Comment gérer ce problème ? En semant le doute.

Les géants du tabac financent alors de milliers de personnes (leaders d’opinion, médecins, scientifiques, politiques, journalistes) pour « maintenir la controverse vivante« .

Cela va leur permettre de gagner dix ans avant que des chercheurs ne commencent à publier leur certitude sur le lien entre tabac et cancer du poumon.

Ces dix ans – et cette poignée de patrons – sont directement responsables à eux seuls de huit millions de morts de plus.

Dix cigarettes par jour = cent radios du poumon par an (même avec des cigarettes dites légères)

Dans les années 50, les industriels découvrent que le tabac fixe et concentre, de façon inexpliquée, du polonium 210, une substance radioactive qui existe à l’état de traces dans l’atmosphère. Tout d’abord, ils financent des travaux secrets pour tenter de s’en débarrasser. En 1978, un cadre de Philip Morris écrit à son patron : « Le sujet va faire du bruit et je doute qu’il faille fournir des faits. »

Bonne nouvelle : il existe plusieurs façons d’éliminer le polonium – changer d’engrais, faire un traitement acide, sélectionner les feuilles. Mauvaise nouvelle : toutes ces techniques coûtent de l’argent et n’apporteraient, précise un rapport, « aucun avantage commercial » puisque toutes les cultures sont contaminées. La décision finale sera donc de ne rien faire du tout et de poursuivre la commercialisation des cigarettes comme si de rien n’était. En 1980, les labos secrets sont fermés.

Pourtant, la toxicité liée au polonium est aussi dangereuse que celle liée au tabac lui-même. Pour chaque cigarette quotidienne, les poumons reçoivent une exposition de radioactivité comparable à dix radios du thorax par an. Dix cigarettes par jour, cent radios du thorax. Un paquet et demi par jour, trois cents radios du thorax. Et cela sans même parler des effets cancérigènes des autres constituants de la cigarette, comme les goudrons. Mais même les cigarettes allégées en goudrons gardent la même teneur en polonium.

La cigarette n’est pas un plaisir, c’est un soulagement contre le manque de tabac

Proctor écrit que le plaisir procuré par la cigarette « est une pure fabrication de l’industrie. C’est une différence fondamentale avec d’autres drogues comme l’alcool et le cannabis. La cigarette n’est pas une drogue récréative : elle ne procure aucune ébriété, aucune ivresse. » Elle ne fait que soulager celui qui est accoutumé au tabac.

« C’est écrit en toutes lettres dans les documents : fumer n’est pas comme boire de l’alcool, c’est comme être alcoolique. Parmi ceux qui aiment la bière ou le vin, seuls 3 % environ sont accros à l’alcool. Alors qu’entre 80 % et 90 % des fumeurs sont dépendants. C’est une forme d’esclavage. »

che-cigarettes.jpgPropagande, lobbying et perversion des valeurs

L’équivalent américain de notre Ligue des droits de l’homme a fait campagne au début des années 1990 pour la « liberté » de fumer sur le lieu de travail. Elle avait reçu pour le faire plusieurs centaines de milliers de dollars versés par l’industrie du tabac. « Comment peut-on parler de liberté lorsque 90 % des fumeurs interrogés disent vouloir s’arrêter sans y parvenir ? »

A noter que cette technique d’inversion sémantique et de perversion des valeurs est générale : les aficionados se réclament aussi de la liberté pour justifier les corridas, les intégristes musulmans font de même pour la burqa et la CIA depuis plus de 60 ans pour mettre en place des dictatures ou provoquer des guerres qui n’ont pour but réel que les intérêts financiers des USA. Dans un genre pas si différent, Monsanto se targue de « culture propre » pour vendre ses OGM et ses pesticides hautement toxiques avec des méthodes similaires de désinformation.

Et ça marche. Les adolescents pensent que la cigarette est un signe cool de rébellion. Ils seraient surpris d’apprendre qu’ils sont manipulés depuis un demi-siècle par une discrète mais omniprésente propagande. On a en effet retrouvé cette stratégie décrite en toutes lettres dans les rapports internes désormais divulgués : vendre aux jeunes l’idée que fumer procède d’une « rébellion acceptable« .

Cela va jusque dans le choix des marques, comme par exemple une apparue récemment à l’effigie de Che Guevara – difficile de véhiculer une image plus « subversive » et « libre ».

Des millions de dollars ont été investis dans le cinéma hollywoodien, d’autres millions pour corrompre des « experts » lors des procès intentés par les victimes du tabac, d’autres encore dans la recherche biomédicale, pas pour trouver comment soigner les maladies du tabac mais pour démontrer que ces maladies sont dues à des causes génétiques, le tabac n’ayant qu’une importance secondaire dans leur apparition.

« Des sommes colossales ont été injectées par le tabac dans la génétique fonctionnelle, au détriment des travaux sur les facteurs de risques environnementaux, dont le tabac […] Cela contribue à développer l’idée que les maladies sont programmées en nous et qu’on n’y peut rien. »

Philip Morris a créé en 1987 le Project Cosmic destiné à « créer un réseau extensif de scientifiques et d’historiens partout dans le monde. Il s’agissait de recruter des savants dont les travaux ou les idées pourraient contribuer à forger une narration favorable aux industriels« . Ce réseau est toujours actif.

Les cigarettiers ont tout fait pour interdire la sortie du livre de Robert Proctor. Ils ont échoué. Il est disponible à la vente depuis hier.

Sources :
– Les principales informations de cette note proviennent d’un article paru dans Le Monde.
– « Golden Holocaust : Origins of the cigarette catastrophe and the case for abolition » de Robert Proctor (University of California Press, 752p., 37€).
– Les « tobacco documents » sont accessibles en ligne sur le site Legacy Tobacco Documents Library
– A voir également le film « Thank you for smoking » (2005), qui reprend pas mal de ces informations sous forme d’une fiction à l’humour noir très décapant.

Illustrations : source web.

2 Replies to “L’industrie du tabac, un crime contre l’humanité en pleine expansion”

  1. anti Post author

    Malheureusement, dans tout ça, rien de nouveau. Il y a eu pas mal de films qui ont raconté ces choses :

    « Révélations », 1999 (7 oscars quand même)
    http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9v%C3%A9lations_%28film%29

    « Tabac, la conspiration », 2006
    http://www.info-tabac.ca/bull63/conspiration.htm

    On a beau savoir que le tabagisme est une vraie saloperie, il est difficile de s’en défaire. Mais, plus de fois on arrête, plus on se rapproche de la bonne 😉

    Edit : Par ailleurs, aux USA, il y a déjà pas mal de pub orientées dans le sens décrit par l’article et ce depuis plus de 20 ans :

    Marlboro, killing people since 1924
    http://www.youtube.com/watch?v=26OG4F7D4gY

  2. Anna Galore Post author

    Oui, la plupart de ces faits sont déjà connus de tous et incontestables depuis les années 90… ce qui veut dire après 70 ans de commercialisation d’un produit dont les industriels savaient, eux, qu’il était cancérigène dès 1920.

    Les médecins et chercheurs ont commencé à le savoir seulement depuis le milieu des années 60 mais ont été systématiquement contestés par d’autres médecins et chercheurs soudoyés par les cigarettiers pour introduire avec succès pendant des décennies l’idée que le lien entre tabac et cancer était incertain et discutable. Je me souviens que mon père, médecin et gros lecteur d’articles scientifiques, a été un fumeur régulier en toute sérénité (cigarettes, cigares, pipe) jusque dans les années 70. Il a arrêté du jour au lendemain à cette époque-là quand il a été convaincu à son tour devant les faits qui s’accumulaient que ce qu’il fumait risquait de le tuer. Il aura 90 ans à la fin du mois.

    La nouveauté, c’est qu’en 1998, les documents internes des cigarettiers ont été divulgués et mis en ligne – d’où la flopée de films très bien documentés qui s’en est suivie. A partir de là, tout le monde a su que non seulement il n’y avait aucune controverse sur la toxicité du tabac mais que les cigarettiers le savaient depuis le début et l’avaient sciemment caché puis nié pour en vendre toujours plus, en causant délibérément plus de 100 millions de morts et en s’apprêtant en toute tranquillité à en causer encore plus.

    L’article ci-dessus a simplement été suscité par la sortie il y a deux jours de ce nouveau livre qui tente de tirer une vision synthétique des 13 millions de documents disponibles.

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