Le serpent de feu

LES NEUF SOEURS – Chapitre 1

Le soleil s’obscurcira,
La terre sombrera dans la mer,
Les étoiles resplendissantes
Disparaîtront du ciel.
La fumée tourbillonnera,
Le feu rugira,
Les hautes flammes
Danseront jusqu’au ciel.

« Le Dit de la Voyante »
(Codex Regius)

Après une interminable errance, l’aérolithe venu du fond de l’espace croisa l’orbite de Mars et poursuivit sa route en direction du Soleil. Rien ne semblait plus pouvoir l’arrêter avant qu’il n’atteigne le feu permanent vers lequel il se précipitait. Dans sa chute indifférente, il ne produisait aucun son, n’émettait aucune lumière. Juste un roc glacé, d’une centaine de mètres de diamètre, vieux de plus de quatre milliards et demi d’années comme le reste du système solaire.

Même s’il avait été plus lumineux qu’une étoile, personne n’aurait pu le remarquer depuis la Terre. Elle se trouvait de l’autre côté du Soleil, poursuivant sa rotation immuable sur son orbite. Sept mois s’écoulèrent, pendant lesquels rien ne se passa ou presque. Des hommes naquirent, aimèrent, moururent. Après s’y être longtemps opposé, le pharaon Merenptah, fils de Ramsès II, accepta enfin de laisser Moïse quitter l’Égypte à la tête des siens, après qu’une invasion sans précédent de criquets eut ruiné la totalité des récoltes de l’année.

Alors que les Hébreux libérés marchaient vers le Sinaï, la planète se rapprochait inexorablement du point de sa trajectoire où elle allait croiser celle du roc de trois millions de tonnes.

Il frôla la Lune de justesse. Il aurait pu s’écraser à sa surface pour y créer un cratère de plus. Il la manqua d’une heure. Une heure par rapport à son âge, c’était comme un milliardième de seconde par rapport à un mois. Un grain de sable de plus ou de moins dans le Sahara.

Un écart infime qui changea tout.

Sept heures plus tard, il pénétra dans les plus hautes couches de l’atmosphère, quelque part à l’est de l’île Maurice, encore plongée dans la nuit. Il rencontra, pour la première fois de son existence, une résistance à sa course folle. Le frottement de l’air, de plus en plus dense, fit passer la température de sa surface de -273 degrés à plus d’un millier.

Une longue traînée rouge se forma. En quatre minutes, elle se retrouva à la verticale de la pointe de la Somalie. Sur une petite colline, près de la plaine où se tiendrait un jour Djibouti, un berger nommé Tjemhou se réveilla pour soulager sa vessie. À peine fut-il debout qu’il la vit grandir à l’horizon et, quelques secondes plus tard, traverser le ciel au dessus de sa tête. Terrorisé, il tenta de se cacher derrière un arbre maigre. La lueur des flammes était si intense qu’on y voyait comme en plein jour.

Le serpent de feu se précipita furieusement dans l’axe du corridor où s’engouffrait la mer, qui sembla se transformer en flots de sang. Il projeta sur son sillage des centaines de fragments brûlants.

L’un d’entre eux, gros comme une pomme, vint frapper le sol à quelques pas de Tjemhou, soulevant un petit nuage de sable. Alors que la météorite disparaissait rapidement au-delà de l’horizon, il observa, fasciné, le point de l’impact à ses pieds.

Il se mit à quatre pattes. Un simple caillou noir. Il approcha son visage tout près et ne sentit aucune chaleur. Il l’attrapa pour le soupeser. Il ne comprit pas ce qui se produisit. Presque instantanément, sa main devint aussi blanche qu’un bloc de sel. Il la voyait mais ne la sentait plus. Il voulut lâcher la pierre. Rien ne se passa. Il agita le bras violemment. Comme s’ils avaient été faits de sable compacté, ses doigts congelés s’effritèrent et tombèrent au sol avec leur prise. L’échauffement superficiel produit par le frottement de l’air s’était dissipé en quelques secondes, sous l’effet du froid incommensurable que la roche avait accumulé dans le vide cosmique. Le sang jaillit du moignon. L’homme perdit connaissance avant de mourir d’une hémorragie massive.

Deux minutes après avoir survolé Tjemhou, l’astéroïde traversa le ciel au dessus des Hébreux en exode, endormis au bord d’un bras de mer infranchissable qui courait du sud au nord. Seul Moïse veillait. Il était parti à l’écart et tentait de parler à Dieu, pour savoir ce qu’il devait faire pour passer cet obstacle avec son peuple.

Il vit arriver la boule de feu mais détourna son regard tant elle était éblouissante. Était-ce l’œil de Dieu ? Comme pour lui répondre, une pluie d’éclats incandescents s’abattit autour de lui. L’un d’entre eux frappa un buisson desséché, qui prit feu immédiatement. Le mage y vit un signe du ciel, ce en quoi il n’avait pas tort. Le froid dégagé par les multiples projectiles était sensible malgré les flammèches qui dansaient sur les branches. Il se garda bien de ramasser quoi que ce soit. C’était Dieu qui se manifestait, il en était certain ; Dieu qui lui parlait sans pour autant dire un mot ; Dieu qui apparaissait sans rien montrer de son visage.

1235955724.jpgIl retourna au campement et réveilla tout le monde, en criant que Dieu lui avait répondu.

Tous se rassemblèrent autour de leur guide pour écouter ses mots. Juché sur un monticule, il écarta largement les bras et lança d’une voix forte :

– Écoutez la parole de Dieu !

Sous leurs yeux éberlués, la mer se retira jusqu’à l’horizon. Ils s’engouffrèrent sur le sable encore trempé et coururent jusqu’à l’autre rive, distante d’un kilomètre à peine. Derrière eux, les troupes du pharaon, jetées à leur poursuite, venaient de surgir sur les lieux où les Juifs avaient passé la nuit. Ils hésitèrent devant l’incroyable prodige qui se déroulait sous leurs yeux. Comment pouvaient-ils espérer vaincre des hommes protégés par des sortilèges aussi puissants ? Mais, exhortés à avancer par leurs chefs, ils se lancèrent à leur tour sur les fonds dégagés.

Le raz-de-marée, provoqué par la chute d’un bloc d’un million de tonnes à une vingtaine de kilomètres plus au sud dans le bras de mer, les balaya en quelques secondes. Au même moment, les derniers Hébreux posaient les pieds sur le sable sec de la rive opposée.

1557517913.jpgAprès avoir survolé la côte turque, le futur mont Athos et les forêts épaisses qui recouvraient alors la majeure partie du centre de l’Europe, le reste de la météorite s’abimait à jamais en mer du Nord, au large des côtes de l’actuelle Hollande. Elle mesurait encore plus de quatre-vingt mètres de diamètre.

Un tsunami d’une puissance phénoménale déferla dans toutes les directions. Les côtes sans relief disparurent sous les eaux pendant plusieurs mois. La mer pénétra vers le sud sur près de trois cents kilomètres, dévastant tout sur son passage et faisant d’innombrables victimes. Lorsqu’elle se retira, l’hiver approchait. Beaucoup de ceux qui avaient survécu à la noyade moururent de faim, toutes les récoltes ayant été perdues. D’autres souffrirent de dysenteries violentes, la plupart des cours d’eau ayant été contaminés au contact des cadavres d’humains et d’animaux charriés par les flots. La peste prit son lot. Les plus avisés comprirent qu’ils n’avaient qu’une seule chance de salut : migrer le plus loin possible vers le sud, là où les terres n’avaient pas été touchées par la catastrophe.

Ils ne furent pas les bienvenus. Mais c’était un peuple de guerriers, aussi cruels que déterminés. Ils ne craignaient rien et riaient à l’idée de mourir. Ils imposèrent leur loi brutale aux populations qu’ils rencontrèrent. De multiples batailles furent menées, impitoyables, désespérées. Ils tuaient, violaient, pillaient, brûlaient et imposaient leur pouvoir et leurs coutumes barbares.

Les habitations qu’ils construisaient sur les ruines des cités détruites étaient souvent bien plus primitives que celles qu’elles remplaçaient. La régression fut également spirituelle et culturelle. Nombre de temples, de statues, de documents précieux disparurent à jamais.

De proche en proche, les envahisseurs atteignirent la Méditerranée. Eux qui n’avaient jamais connu jusque là que des mers glacées, découvraient avec enchantement la douceur de contrées chaudes et fertiles. Avides de nouvelles conquêtes, ils se mirent à la sillonner, dans une soif insatiable de nouvelles terres. Certains les appelèrent le Peuple du Nord. La plupart les nommèrent les Peuples de la Mer.
Les plus belliqueux d’entre eux étaient les Shekelesh.

Par deux fois, ils tentèrent d’envahir l’Égypte, avec le soutien de troupes recrutées chez les Libou et les Meshouesh voisins.

Les armées de Merenptah étaient nettement plus entraînées et organisées que les autres peuplades du bassin méditerranéen. Elles mirent une première fois la coalition en déroute. Les Libou et les Meshouesh retournèrent à leur désert, loin à l’ouest de la vallée du Nil. Les Shekelesh repoussés repartirent par la mer. Rendus furieux par leur échec, ils mirent à sac le royaume hittite et la ville d’Ougarit, qui disparurent à jamais.

Ils lancèrent un nouvel assaut trente ans plus tard, accompagnés cette fois des Pelesetines, des Sherden, des Danouna, des Oueshesh et des Tjeker. Ramsès III avait succédé à son père. Bien que très jeune, il se montra tout aussi redoutable.

À nouveau, les agresseurs furent repoussés. Ils ne revinrent plus. Les Shekelesh se sédentarisèrent sur une grande île volcanique triangulaire, qui prit leur nom, la Sicile.

Il en fut de même pour les autres ethnies qui composaient les Peuples de la Mer. La terre des Sherden se nomma Sherdenia, aujourd’hui la Sardaigne. Les Grecs appelèrent les Akwasha des Achéens, les Danouna des Dananéens, les Luka des Lyciens, les Tourousha des Thyrrhéniens, mot qui se déforma par la suite en Étrusques. Les Pelesetines furent appelés Philistins par les Hébreux, puis Palestiniens. Le pays des Libou devint la Libye.

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Plusieurs milliers de personnes virent passer le serpent de feu dans le ciel durant les dix dernières minutes de son voyage.

En souvenir de cette nuit où luisit un deuxième soleil à la lumière écarlate, le bras de mer de deux mille kilomètres qu’il survola ne fut plus connu que sous le nom de mer Rouge.

Dans toutes les contrées qu’il avait traversées, l’objet tombé du ciel inspira de nombreux mythes. Dans quelques-unes, on y vit l’accomplissement de prophéties anciennes.

On le compara à un serpent de feu au sud, à un dragon crachant des flammes au nord. Il se personnifia sous forme de dieux, Surt chez les Scandinaves, Sekhmet chez les Égyptiens, Typhon chez les Grecs, Phaéton sous la plume d’Ovide. Les Mésopotamiens l’appelèrent l’étoile de Baal.

Il laissa sa trace dans les versets racontant l’Exode, qu’il s’agisse du buisson ardent, dont il est dit que les flammes ne dégageaient aucune chaleur, ou encore de la mer s’ouvrant devant Moïse avant d’engloutir les poursuivants égyptiens. Il fut aussi décrit dans l’Apocalypse, où même l’empoisonnement des rivières est mentionné.

Ce n’était pas la première fois, depuis la naissance de la Terre, qu’une collision avec un corps céleste influait de façon majeure sur son histoire.

Bien avant l’apparition de formes de vie sophistiquées, la plus cataclysmique s’était produite avec un objet presque aussi gros qu’elle, une autre planète dont il n’est plus rien resté. Une masse phénoménale de roches diverses avait été arrachée et projetée à près de quatre cent mille kilomètres de distance. Elles s’étaient ensuite agrégées sous l’effet de la gravitation pour devenir la Lune.

L’impact le plus meurtrier s’était produit dans le golfe du Yucatan il y a soixante cinq millions d’années. Les bouleversements climatiques qui s’en étaient suivis avaient mené à la disparition des dinosaures.

Cette fois, la rencontre cosmique avait poussé certains peuples du nord à envahir ceux du sud. Elle conduisit à un brassage inattendu de destinées tout autour du bassin méditerranéen. L’une de ses conséquences ultimes se manifesta de la plus cruciale des manières dans le déroulement des évènements qui suivent.

11 Replies to “Le serpent de feu”

  1. Anna Galore Post author

    Je dois l’idée de la main qui gèle à Anti, lorsque je lui ai expliqué qu’une météorite était glacée à l’intérieur même si la surface peut être provisoirement très chaude pendant la traversée de l’atmosphère.

    Et je dois l’idée du raz-de-marée qui ouvre la mer devant les Hébreux à Ramses, qui en a parlé il y a deux jours sur le fil « Les peuples de la mer ».

    http://www.annagaloreleblog.com/archive/2009/06/10/l-etrange-histoire-des-peuples-de-la-mer.html

    Merci à vous deux !

  2. Netsah (Anna's son) Post author

    mdrrr « et ce qui se passa ensuite restera surement la plus grande aventure de tous les temps » allez bonne chance 😀

    Merci pour le lien 🙂 ça va me plaire je sens. Sinon oui ça va sauf ma voiture qui a un problème avec la binette de direction donc je peux pas rouler longtemps avec avant qu’elle soit réparée snif.

    Bisous

  3. Anna Galore Post author

    « et ce qui se passa ensuite restera surement la plus grande aventure de tous les temps »

    Ah oui, ça aussi c’est sympa comme accroche ! Ensuite, y a plus qu’à ramer… mdrrrr

  4. Anna Galore Post author

    Anti, le lien vers le texte intégral de la Völuspà est génial. C’est d’une richesse… Emouvante apparition d’Yggdrasil (l’arbre inversé) et des neuf mondes. On réalise aussi que Tolkien et d’autres ont dû beaucoup baigné dans la mythologie nordique avant d’écrire leurs propres oeuvres, les correspondances sont évidentes (citons par exemple Gandalf, nom qui désigne un elfe-sorcier).

    La citation que j’ai utilisée apparait à la strophe 57, avec une traduction différente par son style mais identique par son sens.

  5. anti Post author

    Ouaip ! Un chouette lien très riche avec plein d’infos géniales. C’qui est drôle, c’est de retrouver toute cette mythologie dont Wagner s’est inspiré pour composer « Le crépuscule des Dieux » et d’entendre une version à l’harmonica de la chevauchée des Walkyries dans « Mon nom est personne » juste après !

    anti, mon nom est trop chou.

  6. ramses Post author

    La 4ème trilogie démarre très fort !

    La météorite glacée à l’intérieur et chaude à l’extérieur, c’est peut-être de là qu’est venue l’idée de l' »omelette norvégienne » ?

    Pour redevenir sérieux, dinosoria.com (Terra Nova) écrit :

    « En 2003, les astronomes ont découvert ce qu’ils redoutaient le plus. Un astéroïde d’un kilomètre de large fonce tout droit sur la Terre.
    Il a été baptisé 1950 DA.
    Tout indique que cet astéroïde frôlera de près ou percutera notre planète en 2880.

    Ca peut sembler loin mais il faut savoir qu’il existerait à proximité de la Terre des astéroïdes non détectés mesurant jusqu’à 600 Km.

    Les effets de l’impact de tout corps bien supérieur à 2 Km seraient très probablement cataclysmiques. En frappant la surface, un objet de 2 Km détruirait une zone de la taille de la France, avec des dégâts planétaires. »

    Quid de la « rencontre » avec la Terre d’un astéroïde de 600 kms de large ?

  7. Anna Galore Post author

    « La 4ème trilogie démarre très fort ! »

    Merci pour cet enthousiasme mais il s’agit ici du dernier volet de la troisième 🙂

    Il existe effectivement un risque permanent (à l’échelle de l’âge de l’univers) d’être percuté par une météorite de grosse taille. Ainsi que je le souligne dans mon chapitre ci-dessus, un écart infime (une heure sur 4 milliards d’années) peut faire que la catastrophe est évitée et une erreur aussi infinitésimale, ça arrive tout le temps ! Les météorites de diamètre inférieur à quelques dizaines de mètres sont en général totalement désagragées par l’échauffement de l’atmosphère bien avant d’avoir percuté quoi que ce soit. Notre Terre reçoit plusieurs milliers de météorites par an, quasiment aucune n’atteint le sol.

    La taille et le poids de la météorite que j’ai imaginée ici s’inspirent de celle qui a créé le Meteor Crater aux USA (80 m, 2 millions de tonnes). C’est aussi le genre de dimension et de masse nécessaires pur provoquer un tsunami sans pour autant détruire toute vie sur Terre ou presque comme celle qui a fait disparaître les dinosaures il y a 65 millions d’années – un objet de 600 km aurait un tel effet ou même pire.

    Suivant les sites, le prochain gros impact est prévu en 2035 ou en 2880 ou… plus tard ! Le calcul précis est tout simplement impossible. Une erreur de calcul de un milliardième peut la voir passer à plusieurs centaine de milliers de kilomètres au large de notre vaisseau bleu. Rappelons-nous que l’espace est principalement vide. Dans les quatre derniers milliards d’années, il n’y a eu que DEUX impacts catastrophiques en tout et pour tout. C’est dire que ça n’arrive pas tous les jours.

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